Levinston ne détachait guère les yeux des toiles. Son entrée dans le monde de la nuit ne l'avait pas laissé intact. Partout, ses yeux ne voyaient que l'illusion de la mort, comme si son regard contemplait toute chose avec un demi-siècle d'avance. Les gens ressemblaient, au mieux, à des momies, au pire à des cadavres putrescents. Il n'avait pas mis de temps à repérer dans la foule un vieillard vouté qui le surveillait. La peau parcheminée du bonhomme semblait grouiller comme si son âme voulait s'en échapper. Il distinguait chez lui des traits animaux, un mince crâne d'oiseau dont les yeux luisaient et des serres fantomatiques qui s'agitaient à la place de ses mains. Partout autour de lui, il entendait des murmures et des plaintes sourdes.

De Larochelle ne le connaissait pas. Il était bien entendu habitué à être guetté dans ces circonstances. Il avait tout de suite reconnu dans l'original aux habits élimés un de ces excentriques qui harcèlent les gens importants, comptant sur eux pour donner une réalité à leurs lubies. Moore aurait évité comme la peste un tel parasite. Et comme il jouait Moore...

Mais à chaque effort pour s'en éloigner, l'homme s'était encore enhardi. Un moment, il n'avait plus senti sur lui le poids de son œil vorace, et il avait cru que son indifférence était parvenue à le décourager ; quand il se retrouva face à lui au détour d'un porche, il sut qu'il ne pourrait y couper. L'autre lui tendit une main sale que de Larochelle serra avec dégoût. Une poigne molle, pressée de fuir, aux antipodes du regard avide, presque lubrique, qu'il gardait fixé sur l'acheteur.

« Vous êtes bien Sébastien Moore ?

— À qui ai-je l'honneur ?

— Je m'appelle Greenberg. Quelle chance de vous trouver ici ! Et quand je parle de chance, je veux dire : pour nous deux. »

Le vieillard le gratifia d'un clin d'œil complice.

« Vous êtes attaché à cet artiste ? demanda de Larochelle.

— En quelque sorte, mentit Greenberg. Mais l'affaire que j'ai à vous proposer est d'un autre ordre, beaucoup plus rentable. Nous pourrions y trouver tous les deux un avantage important.

— Si vous avez en tête une association, sachez que je n'en accepte jamais.

— Je veux vous proposer une transaction. J'aurai bientôt en ma possession une œuvre ancienne, appelée à prendre rapidement une valeur inestimable.

— Dans ce cas, pourquoi voudriez-vous vous en départir ?

— Vous comprendrez sans mal dès que je vous aurai exposé l'affaire. »

De Larochelle soupira.

« Faites vite. Je n'ai pas terminé ma visite, et je dois partir tôt.

— Il faudrait trouver un endroit plus tranquille. Il y a un petit bar de l'autre côté de la rue, que je connais bien. Nous pourrions y trouver une table isolée. »

L'haleine de Greenberg empestait l'alcool bon marché. De Larochelle n'arrivait pas à croire qu'un vieil ivrogne voulait l'arracher d'un vernissage pour le traîner dans un troquet.

« Je suis désolé. Vous trouverez certainement quelqu'un d'autre pour accepter votre... transaction. » Là-dessus, il s'éloigna à grandes enjambées. Peine perdue. Courant avec une agilité insolite pour son corps arthritique, Greenberg restait sur ses talons.

« Attendez une seconde que je vous explique. Il s'agit d'une œuvre non signée, d'un maître inconnu du dix-neuvième siècle. Pour l'instant, sa valeur est marginale. Mais des preuves ont été découvertes récemment, qui permettraient de lui attribuer un père. »

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !