S'effondrer

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Pourtant, un soir, quelqu'un osa s'aventurer en terres hostiles et frapper à la porte du taudis de Paige, via la ruelle. Lorsqu'elle ouvrit, la jeune femme se retrouva devant une femme élégante qui la dépassa avant d'aller prendre place dans un des deux fauteuils du salon. La jeune maîtresse eut juste le temps de se retourner que l'épouse des vingt dernières années avait croisé une jambe et déposé son Louis Vuitton sur la table basse.

— Je prendrais un verre d'eau. Vous aussi.

Subjuguée, Paige se rendit à l'évier et remplit deux verres au robinet, après avoir laissé couler l'eau pour qu'elle ne goûte pas le métal et qu'elle soit bien froide. Elle déposa un verre devant la dame et s'assit face à elle.

— Écoutez, madame Bradford, je...

Elle fut interrompue par une main levée dans les airs. La dame but le verre d'eau d'une traite.

— Un autre.

Paige s'exécuta. Elle était complètement déstabilisée. La femme but le deuxième plus lentement, fixant la plus jeune d'un oeil hautain qui mit Paige au supplice. Mal à l'aise, elle prit à son tour une longue gorgée de son eau. Aucune des deux ne semblait vouloir entamer les hostilités.

Arlette attendit encore quelques secondes. Un bruit de chute se fit entendre, puis elle vida le contenu du verre de la maîtresse de son mari dans ce qu'il y avait de plus près.

Et ce pauvre Murphy aurait bien aimé, lui, pouvoir raconter toute la scène à laquelle il venait d'assister. Mais sur le dos et les nageoires figées dans une eau soudainement cyanurée, il avait manqué sa chance. Le verre vide avait roulé sous la console quand l'homme ganté de cuir pénétra dans le logement et embarqua la jeune femme sans vie dans le coffre de sa voiture.

Madame Bradford s'éloignait déjà dans la nuit, les mains dans les poches de son imperméable. Un travail propre, sans bavure et pour lequel elle n'avait même pas eu à s'écailler un ongle. Elle avait bien fait de recourir aux services de l'employé. Son mari devait l'attendre avec le Chablis, elle ne tarderait pas.

— Une minute.

Agacée, madame Bradford se retourna vers l'homme qui retirait ses gants et les lançait par la vitre ouverte sur le siège arrière d'une vieille Chevrolet. Il s'avança vers elle, étrangement calme.

— Ne vous en faites pas, James. L'argent vous attend déjà dans votre casier verrouillé à l'hôtel.

— Oh, mais j'y compte bien. Cependant, continua-t-il en introduisant un index dans son oreille avant de vérifier ce qu'il en ressortait, vous ne voudriez pas que j'appelle votre mari pour lui raconter que vous m'avez engagé pour tuer sa maîtresse, non ? Ce serait bien gênant, Arlette. Vous savez, moi, termina-t-il en haussant les épaules, je n'ai pas grand chose à perdre.

Il l'avait rejointe et passait maintenant son pouce le long du cou de la dame.

— Que voulez-vous ?

Son ricanement la glaça.

Ce soir-là, certains rats furent chassés de leur condo par un couple improbable plaqué contre la brique, dans une étreinte où le consentement était plus que discutable. On entendit râler l'homme plusieurs fois, mais aucun son féminin, aucun soupir de volupté ne vint le rejoindre.

Ce n'est que bien plus tard que madame Bradford dégusta finalement son Chablis. Tiède. Lorsque Bill lui fit remarquer qu'elle était très élégante ce soir, elle serra les dents et passa un ongle au vernis écaillé sur le rebord de la coupe d'une main tremblante. De rage.

Et les algues eurent le temps de verdir le bocal de Murphy, longtemps avant que quelqu'un s'inquiète de la disparition de la locataire.

Fin.

Poisson rougeWhere stories live. Discover now