Michel le fou

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Malgré les siècles, la famine et la maladie, le poste de police n'avait jamais bougé. Résistant aux sirènes de la modernité, ses vieilles pierres s'étaient agrippées au roc, même quand l'eau montante du fleuve était venue lécher ses fondations, même après l'Apocalypse elle-même. Bien sûr, l'administration l'avait déserté pour aller se loger dans une des tours de verre qui se serraient les unes contre les autres au centre de la ville, telles des fillettes apeurées. Accoudé à la caserne des pompiers, il était tout de même parvenu à jeter sur le quartier son ombre rassurante. Les gens, en certains temps troublés, l'avaient cherchée ; alors que des pans entiers de la cité se vidaient de leurs habitants, une partie de la population s'était rapprochée de ce symbole de l'ordre comme d'un bon feu quand il fait froid.

Même la ligne de tramway qui déroulait ses rails à proximité avait été grossièrement entretenue ; Michel Grandbois n'avait pas été trop secoué durant le trajet.

Il ne lui fallut que trois enjambées pour se retrouver devant le poste. Il y avait longtemps qu'il n'avait pas vu sa façade au grand soleil. En septembre, l'air est plus transparent ; la lumière crue dessinait avec netteté la texture rugueuse des pierres de taille. Plantée sur le trottoir comme un parcmètre, une journaliste flanquée de son cameraman poireautait en fumant une cigarette. Depuis le début de l'Apocalypse, les gens semblaient fumer plus qu'avant ; la santé était une préoccupation lointaine pour ceux qui attendaient le jugement. La femme, de sa main droite, empêchait ses cheveux blonds de toucher la flamme. Grandbois passa devant elle. Elle était là pour le Vampire, à n'en pas douter — tout le monde ne parlait que de lui, et les pénitents étaient devenus le sujet de l'heure. Avec son long manteau de cuir noir, il craignait un peu d'intéresser la journaliste.

Il tira avec force l'huis pesant du poste. Retenue par le vent, la lourde porte de bois resta un moment en place pendant qu'il entrait, plongeant dans le va-et-vient du hall. Un peu anxieux, il se dit qu'il devait ressembler à une marionnette qu'on aurait oubliée hors de son décor. Jamais il n'avait voulu se retrouver là ; pour peu, il aurait tourné les talons. Malgré son apparence insolite, les policiers qui passaient ne lui accordaient que peu d'attention. La brise de septembre avait tenté de le suivre ; impuissante, elle esquissa du bout des doigts une dernière caresse sur le cuir de son manteau, puis elle se retira à contrecœur, désolée de ne pouvoir aller plus loin.

Le hall était plein de ce que la misère et le malheur avaient pu y cracher. Il attendit d'abord un moment qu'on veuille bien l'interpeller, mais il se découragea vite. Il se décida à avancer jusqu'à l'accueil. L'agent qui occupait ce poste était si gras et massif que le seul mouvement de ses yeux vers la haute tête de Michel sembla nécessiter un effort mal venu. D'une voix morne, ils s'échangèrent les salutations d'usage.

« L'inspecteur Kafka m'attend, dit Grandbois.

— À quel sujet ?

— J'imagine qu'elle le sait. »

Nommer le Vampire lui répugnait. Du reste, il doutait que l'inspecteur Kafka travaillât sur une autre affaire. Si la police devait être battue de vitesse dans cette enquête, ce qui lui restait de prestige ne résisterait pas.

« Vous avez vos papiers ? »

Grandbois glissa sa carte d'identité et son permis de conduire par la fente. L'agent s'arrêta un moment, fixant les doigts de Michel. Il avait sans doute reconnu le sceau de l'Ordre. On l'avait prévenu que les policiers avaient appris à respecter ce signe — une croix renversée dans une enceinte triangulaire — et, en conséquence, il avait cru bon de porter sa bague. Le fonctionnaire détourna rapidement le regard et s'intéressa aux documents que Michel lui tendait. Il les observa attentivement, comme s'il y cherchait quelque chose de suspect.

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !