L'arc en Mallorn

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Toute la nuit, les cris, les grognements, les rires gras, avaient résonné sous son crâne, comme de coutume depuis son retour du pays de Dun. Dans ce cauchemar, ce n'était pas une flèche qui transperçait son mollet mais les crocs d'un Orque, les babines dégoulinantes de sang. Puis la tête de la créature était devenue celle de Carmodàn et Brethil s'était de nouveau réveillé en sueur, étouffant d'instinct ses hurlements dans une poignée de draps.

Comme toujours, il resta assis sur son lit, tendant l'oreille vers les bruits calmes de la forêt proche, cherchant à se rassurer : tout est tranquille, tout est normal, personne ne menace le hameau. Mais cette fois, la rumeur venue des bois ne lui fut d'aucun secours. Il lui semblait percevoir les échos du métal frappant le métal. Et des cris, encore. Brethil se leva péniblement, clopina jusqu'à la fenêtre et regarda par un interstice entre les volets. Le ciel était noir, mais déjà les étoiles pâlissaient. Dans une demi-heure tout au plus, ce serait l'aube. Il fallait qu'il en ait le cœur net.

Il s'habilla en silence — pas besoin de réveiller tout le village pour ce qui n'était probablement qu'une autre de ses divagations —, empoigna sa canne et sortit de la petite maison qui était son foyer depuis deux ans. Une fois dehors, il prit le chemin de l'étable et sella le cheval du charpentier, après avoir griffonné un mot d'explication. Son patron ne lui en tiendrait pas rigueur, et puis il reviendrait sûrement avant midi, sans doute avec quelques belles pièces de bois.

Lorsqu'il quitta le hameau, cependant, il lui sembla que la nuit avait recouvré son calme coutumier — si tant était qu'il eût été troublé. Les premiers gazouillis des oiseaux saluant l'aube l'escortèrent le long du sentier tandis qu'il s'enfonçait entre les arbres. Bercé par le pas tranquille du vieux hongre, il inspira à pleins poumons l'air parfumé de la forêt et commença à retrouver un peu de sérénité.

Mais tout d'un coup, des effluves âcres et métalliques lui sautèrent à la gorge, une puanteur qu'il ne connaissait que trop bien. Sa monture broncha, confirmant ses craintes. Maintenant, au pépiement des passereaux se mêlait à présent le croassement des corbeaux. Il sentit comme une main glaciale lui étreindre le cœur : la mort était passée par là. Cependant, il poussa son cheval dans la direction du carnage, et lorsque l'odeur fut trop forte, il attacha solidement l'animal à un tronc avant de boitiller en direction des corps.

La clairière était jonchée de cadavres, à la grande joie des oiseaux charognards. Une trentaine de Gobelins, une dizaine d'Hommes. Comme dans ses rêves — comme dans ses souvenirs — il semblait que les Orques avaient eu le dessus. Hébété, il fit quelques pas au milieu du champ de bataille, trébucha, et se retrouva à genoux dans la boue gorgée de sang, les bras serrés contre sa poitrine, secoué de sanglots. Lorsqu'il releva enfin la tête, son regard fut attiré par quelque chose qui luisait sous un rayon de soleil. Il se remit péniblement debout et avança dans la direction de l'objet. Jamais il n'avait vu un arc aussi beau, et c'était d'autant plus horrible que le bois argenté et gravé de runes d'or était à présent maculé de sanies noirâtres. Il tendit une main hésitante vers l'arme, fasciné, et réprima un hoquet de surprise quand le poing de son propriétaire se crispa pour contrer son effort. Un survivant ?

Une survivante, en l'occurrence. Une Elfe aux cheveux de miel — salis de boue rougeâtre — à la peau de neige et au regard d'émeraude. Son œil gauche était injecté de sang au point de n'en plus voir le blanc et son armure de fines mailles d'airain avait été déchirée par l'épée de l'Orque qui lui avait transpercé l'abdomen. Le Gobelin n'avait pas pu profiter bien longtemps de sa victoire, au vu de la terrible blessure qui lui avait percé le flanc, dernière vengeance d'un allié de l'archère. Ils gisaient donc ainsi l'un sur l'autre, dans une étreinte grotesque et contre nature, et elle attendait à présent la mort dans un brouillard de fièvre et de douleur.

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