Pois(s)on rouge

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Il y avait un poisson rouge dans sa tête. Il la fixait, de ses yeux noirs et globuleux, et elle riait de son corps rond et glissant, jouait avec lui.

En fait, beaucoup d'enfants avaient peur d'elle. D'elle et de son poisson rouge, plus précisément ; pourtant ils ne la voyaient qu'elle. C'était une gamine très mignonne, sa frimousse ronde et rose encadrée par des cheveux noirs ondulés lui valait quelques compliments, et ses dents blanches se cachaient quelques fois derrière des lèvres fines et charmantes – les rares fois où elle ne souriait pas, où elle faisait la moue... Le poisson rouge se vantait de prendre logement contre une peau aussi douce et parfumée, il appréciait la fragrance de rose qui s'en dégageait. Il voulait pour toujours rester blotti au fond de sa gorge et jouer avec ses cordes vocales qu'il faisait chanter, d'où s'échappaient des doux sons difformes comme le piaillement d'un oiseau. Elle se moquait alors de lui en disant que la mouette avait gobé le poisson, celui-ci se renfermait et crédule montrait sa peur. Elle riait, lui grondait, son petit poisson rouge dans sa gorge.

Il parlait toujours à sa place. Pour ses parents, le poisson rouge et la fille étaient les mêmes. Belle erreur. Certes leur petite ne parlait pas, ou n'émettait que des intonations sourdes et sauvages, mais c'était l'animal qui bloquait ses cordes vocales, voilà encore ce que n'avaient pas compris les médecins !

Lui comme elle avaient un point commun : ils ne percevaient qu'un calme intérieur, intime, sourd et étranger au monde réel. Un grand silence, qu'ils savouraient.

Bien sûr, son mutisme n'aidait pas les amitiés. Pourtant, la petite était fraîche, et ses camarades ne la fuyaient pas pour sa malformation. En fait, elle regardait trop souvent son poisson rouge et à force d'être blancs et tournés vers l'intérieur, ses yeux sont tombés dans sa tête.

Une fille muette et sans yeux, cela avait de quoi en faire crier certains.

Lorsque son poisson rouge et elle se disputaient, ses yeux remontaient le long de sa gorge et reprenaient leur place, aussi bleus et brillants qu'à sa naissance, magnifiques, couleur océan. Elle voulait que son poisson rouge se taise, et cesse de lui crier dans le cerveau. Furieuse, elle le menaçait alors de le transformer en merlan frit. Lui et sa mémoire de poisson rouge le lui pardonnaient vite.

La plupart du temps, en bon locataire, le poisson rouge lui racontait des histoires. Elle s'amusait avec lui de la folie de son monde intérieur.

Un jour, pour faire plaisir à leur fille aussi sourde-muette qu'aveugle, ses parents décidèrent d'emmener la petite à la mer. Elle profitait du sable qui s'enfonçait sous ses pas, le soleil lui caressait la nuque alors elle souriait au salut, elle sautillait, heureuse, les effluves marins lui emplirent les narines, une odeur salée et douce, qui l'emplit d'euphorie. Elle riait, un rire maladroit et peu mélodieux certes, mais ces gloussements étaient son rire !

Le poisson rouge, lui, s'enfonça plus profondément dans sa gorge, sombre. Lorsqu'elle lui demanda pourquoi donc n'était-il pas sensible à ces mille sensations, au vent giflant et revivifiant, il répondit qu'un coquillage venait de lui parler de la mer, et qu'il voulait si fort y aller !

Alors, d'autant plus souriante, elle rejoignit le bord et sentit les vagues glacées lui lécher les pieds.

Ses parents l'avaient perdue de vue et discutaient dans un coin, heureux du bonheur de leur fille.

Le poisson rouge non content lui demanda de s'enfoncer un peu plus, alors elle fit quelques pas et lutta contre les vagues lui heurtant les genoux. Sa jupe lui collait aux jambes, le sel la picotait, mais elle profitait du plein de sensations et riait toujours aux éclats, son rire se mêlait au grognement des vagues.

Mécontent, le poisson lui demanda d'avancer plus loin encore, alors elle obéit, elle marcha, sentit l'eau glacée presser sa chemisette contre elle, elle mettait tout son poids contre l'assaut de la mer, elle s'enfonçait, sur la pointe des pieds, le sable glissait sous ses pas, son locataire réclamait plus, le sable glissait, l'eau froide, brrrrr; les sensations !

Et les mouettes criaient au-dessus d'elle, son poisson aussi la faisait crier, comme une mouette, comme les mouette au-dessus d'elle, elle criait avec les mouettes, les mouettes, crier.

Elle était si loin ! Elle commençait à fatiguer, pourquoi son poisson rouge voulait-il plus ? Elle n'avait plus le sol sous ses pieds, elle ne voyait plus le rivage, son animal lui glissait de bouger les bras les jambes alors elle s'éloignait, toujours, toujours de la mer à l'horizon, elle fatiguait, il fallait aller plus loin pourtant, toujours plus loin, son poisson le lui dictait.

Elle se fâcha. Elle voulait plus, elle, aller plus loin ! Alors il la menaça de ne plus lui raconter l'histoire, et penaude elle continua sa nage.

Bientôt, alors qu'elle n'était entourée que par une masse lourde et bleue, et que la terre avait quitté son champ de vision, son poisson lui demanda de ne plus bouger et de s'enfoncer. Hésitante, elle obtempéra : elle voulait des histoires !

Son corps s'enfonça lentement, mouvait ses cheveux en un soleil ou une méduse noire à la surface, ses oreilles bourdonnaient sous l'eau, et oh ! Elle entendait ! Elle entendait le silence ! Si maternel, si doux !

Alors elle se laissa glisser en profondeur, l'eau s'engouffrait par le trou à la place de ses yeux, elle ne pouvait plus respirer alors elle faisait de l'apnée, son poisson se taisait, dommage.

Aucune lumière. Il faisait noir au fond. Elle frissonnait, mais heureuse croisait quelques poissons, mais eux l'ignoraient et n'étaient pas très bavards contrairement à son gentil compagnon.

Puis elle se rendit compte que ses poumons lui brûlaient. Elle paniqua, demanda à son poisson rouge que faire, mais il s'obstinait dans son silence.

Puis elle se dit que peu importait parce qu'elle voulait une histoire avant de se coucher. Et elle s'abandonna au noir, en souriant, les yeux toujours au fond de sa gorge.

Le poisson rouge sortit de sa tête pour naviguer dans l'océan. Elle resta au fond de l'eau. 


Premier texte de ce recueil, j'espère que vous y comprendrez quelque chose XD Bien entendu, la voix enfantine est laissée exprès !

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