Écosse : Meall Mhor

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 Écosse 2001 - Ullapool

 Ullapool est un petit village qui, à son origine, avait la pêche comme principale industrie. Les odeurs de poissons qui flottent dans l’air, tout comme les nombreux bateaux qui sont presque couverts de mouettes criardes, nous indiquent que cette activité de mer reste un métier largement présent encore aujourd’hui pour les villageois. Par contre, le tourisme devient de plus en plus important alors que les traversiers vers les autres îles et vers l’Irlande partent et reviennent au port tous les jours. Il y a aussi plusieurs touristes qui déambulent lentement la rue principale en regardant les boutiques de souvenirs ou en sirotant un thé ou une bière sur les terrasses extérieures des petits cafés.

Le village possède également une épicerie, quelques magasins, une station de service et un seul restaurant qui fournit des repas variés pour accommoder les différents portefeuilles. Une microlibrairie nous incite à bouquiner. Il n’y a pas d’internet ni aucun réseau de cellulaire… Les gens vivent au rythme des vagues et les nouvelles voyagent selon l’arrivée des bateaux.

Denis et moi avons exploré ce coin de paradis, pour la première fois, en juillet 2001. Nous avons été tout de suite séduits par ce hameau que nous trouvions sympathique, ne serait-ce que par sa simplicité. Il nous rappelait un autre petit bled visité deux ans auparavant sur la côte ouest de Terre-Neuve dont nous avons perçu cette paix qui fait du bien à l’âme; que de beaux souvenirs ! En effet, le village de Rocky Harbour, comme Ullapool, est construit au bord d’un fjord qui s’étire en longueur dans les terres et qui donne accès à la mer, tout en protégeant le village des colères de l’océan. Il ne faut pas s’étonner que, s’ils sont séparés de plusieurs milliers de kilomètres et de milliards de tonnes d’eau, les deux sites aient la même origine géologique.

Nous étions dans les highlands et nous étions heureux. Tôt en après-midi, à peine une heure après notre arrivée, tout juste après avoir trouvé notre gîte du passant pour les deux prochains jours, nous apercevons une petite montagne à grimper en surplomb du village. La température est maussade, mais, suite à plusieurs jours de visites de musées et de châteaux, nous avions vraiment besoin d’air frais. 

Fébrilement, nous chaussons nos bottes de randonnée et, quelques bouteilles d’eau et des sandwichs fourrés dans nos sacs à dos, nous enfilons nos imperméables et ajustons nos bâtons de marche. Allègrement, nous partons grimper la plus proche colline du coin. On l’appelle Ullapool Hill pour séduire les touristes, mais les gens de la place continuent de la nommer Meall Mhor avec leur accent gaélique inimitable, mais charmant.

Curieusement, le début du sentier est installé juste au bout d’une rue résidentielle. Cet état de fait démontre encore une fois à quel point la montagne fait partie de la vie de tous les jours en Écosse. Les villageois prennent tellement leurs collines au sérieux que les pistes partent dans le fond de leur cour… ou celle du voisin. Nous rencontrons d’ailleurs plusieurs habitants du coin qui s’empressent de nous sourire et nous dire bonjour. Ils sont accueillants ces Écossais… peut-être que leur rictus est un peu narquois parce qu’ils nous voient gravir cette butte alors que nous sommes habillés comme si nous montions une Monroe (montagnes dont la cime est à plus de 900 mètres) et qu’il pleut de plus en plus…

Ils ne savent pas eux que, si nous ne grimpons pas cette colline aujourd’hui, l’occasion de nous rendre sur son sommet ne se représentera plus pour nous avant longtemps. Peut-être même jamais. De plus, notre optimiste nous invite à croire qu’il ne pleuvra sûrement pas toute la journée.  

L’ascension du Mhor n’est pas très difficile en dépit de la pluie. En effet nous marchons sur un tapis de gravier pour toute la longueur du sentier de trois kilomètres. On voit aussi que les gens des environs entretiennent les lieux au point d’y planter des fleurs exotiques qui ne s’y retrouvaient pas naturellement. C’est ainsi que le bosquet de roses sauvages est accompagné de dahlia et d’échinacées fort colorées. Nous prenons notre temps, histoire de bien profiter du paysage qui est magnifique même s’il n’y a pas de soleil.

Au sommet, à 260 mètres d’altitude, l’absence de haute végétation nous permet d’observer les alentours à plusieurs dizaines de kilomètres à la ronde. Nous cherchons un coin un peu abrité derrière un rocher pour nous asseoir et nous reposer… en fait, nous voulons juste savourer ce moment de plénitude pour apprécier l’air des montagnes qui, ici, se mélange étrangement avec les effluves de l’océan.

Tout d’un coup, comme si la nature tentait de nous remercier de cette visite, la pluie cesse et le soleil fait une faible apparition entre les nuages qui filent à toute vitesse vers l’ouest. Il ne fait pas assez chaud pour que nous enlevions nos coupe-vents, mais nous profitons de cette accalmie dans les conditions atmosphériques pour admirer la ville et le loch à nos pieds. Au loin, nous apercevons clairement notre destination du lendemain, le Stac Pollaidh, un pic rocheux haut de 613 mètres.

Le soleil se couche très tard dans les highlands. Sa position au nord de la planète, ainsi que sa  proximité de la mer, étire longuement les heures où la lumière oblique borde le paysage de tons ocres, orange et jaunes. Nous en profitons donc pour rester quelque temps au sommet du mhor pour admirer les environs sous tous ses angles. Denis prend une série de photos, je gribouille dans mon calepin. Puis, tout en nous émerveillant devant cette nature, nous planifions notre journée du lendemain.

Le cœur revigoré, l’âme rassasiée, les poumons gonflés de l’air des Highlands, nous rebroussons chemin vers ce restaurant unique pour savourer ce repas que nous avons bien mérité. C’est à ce moment qu’une image farfelue se fige en permanence dans notre histoire de marche en montagne : nous voyons pour la première fois, sur grand écran direz-vous, l’émission anglaise « Big Brother ». Nous sommes sceptiques, même si les Britanniques autour de nous semblent apprécier, baver presque. Nous sommes un peu atterrés par cette bêtise humaine qui pousse 15 personnes tout à fait inconnues avant le début de la série, à s’enfermer dans une maison pendant trois mois pour éliminer un à un les amis qu’elles viennent de se faire… Est-ce que cet exercice de compétition fort malsaine vaut vraiment un demi-million de livres sterling ? Plus tard, les Américains achèteront les droits d’auteur et plusieurs émissions québécoises reprendront ce modèle de télé-réalité. Je trouve ça complètement fou de saisir à quel point cette sorte de voyeurisme plait…

Je crois que tout cela est une question de perspective. Pour nous, le bonheur c’est le grand air, les vieilles roches, les plantes spéciales, le chant des oiseaux, le son de la pluie sur nos imperméables… et l’absence de civilisation un peu trop pesante. Comme cette foule dont le regard est vissé à l’écran du restaurant.

Sentant nos cœurs battre à un autre rythme plus naturel, nous faisons fi de l’émission déconcertante pour laisser toute la place à l’excitation du voyage, c’est-à-dire la montagne que l’on vient de gravir et celle que l’on grimpera demain.

Ce bonheur n’a pas de prix !

Suzie Pelletier

Écrit le 17 juillet 2003

Revu le 21 septembre 2014

Deux Québécois en vadrouille en montagneLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant