Chapitre 24 - Partie 3 - L'affrontement

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Adélaïde, perdue entre les hauts rayons du scriptorium, laissait glisser ses doigts le long des antiques reliures en cuir. Elle cherchait un titre en particulier, un ouvrage dédié aux soins magiques qu'elle comptait intégrer à la collection des Cromwells. Le monastère se dressait à une centaine de kilomètres au sud de Lievinsk et tombait, de fait, sous la tutelle de l'Ordre. Les Merliniques, réputés pour être d'excellents conservateurs, n'avaient pas vraiment apprécié la situation, et moins encore l'annonce de la venue de Fillip. Les religieux, outrés, avaient plié bagage pour se réfugier à Stuttgart, abandonnant une grande partie de leurs précieuses reliques sur place.

La pièce sentait la vieille pierre, le papier et la cire. Une dizaine de Vestes Grises s'affairait entre les rayonnages, alors que Fillip, installé au bout de la longue table centrale, étudiait les ouvrages que sa suite lui apportait. Il y avait ici, caché dans ces centaines de milliers de pages, des maléfices maudits, des sorts occultes et des charmes temporels qui n'attendaient que d'être découverts pour devenir les nouvelles armes de l'Ordre.

Grimm, un peu plus loin dans l'allée, portait l'humaine sur ses épaules. L'enfant lisait à mi-voix les titres de la plus haute étagère. Le sorcier riait en silence quand elle écorchait les noms d'illustres enchanteurs ; elle râlait des murmures et lui donnait des petits coups de talons pour se venger de ses moqueries. Ils se figèrent lorsqu'ils aperçurent Adélaïde.

« Tu t'amuses bien ? » demanda-t-elle sèchement à son collègue.

L'homme baissa la tête et délogea la gamine. Le regard au sol, elle recula derrière lui et se fit discrète.

« Ça évite de descendre les livres un par un... » justifia Grimm à mi-voix.

La lieutenante les toisa, lèvres pincées. Depuis la capitulation des Fédés, le duo avait été assigné à la suite rapprochée de Fillip. Le leader de l'Ordre utilisait la fillette comme d'une source d'information pour préparer ses raids contre la Congrégation d'Égée. La gamine se prêtait docilement à ces interrogatoires. Si elle avait conscience de trahir les siens, elle n'en montrait rien et noyait son chagrin dans les énormes tasses de chocolat chaud que lui servait Fillip lorsqu'ils discutaient.

Au moment de réinvestir Lievinsk, il avait été question d'enfermer l'otage dans une des cellules de la prison, mais, au plus froid de l'hiver iskaarien, les geôles du fort lui auraient été fatales. Adélaïde, pour honorer sa promesse faite à Grimm, avait démarché pour qu'il en conserve la charge, au moins jusqu'au printemps.

« Asclépios », interrogea Adélaïde au terme d'un silence glacial.

Ils la dévisagèrent sans comprendre. Elle poussa un long soupir et croisa les bras.

« C'est un auteur. Vous ne l'auriez pas vu sur l'étagère du haut ?

— Au fond de l'allée », répondit Faï en lui adressant un sourire resplendissant.

La médic' se détourna d'eux sans plus leur prêter attention, mais elle se figea, quelques pas plus loin. Quelque chose clochait.

Même ici, même en terrain connu et sur, elle avait l'habitude de sonder l'assistance. C'était à peine conscient : du bout de son esprit, elle effleurait ceux des personnes environnantes. Une manie qui lui venait de l'enfance — il n'y avait pas de meilleur exercice pour pratiquer son art et le perfectionner au quotidien.

Adélaïde mit quelques secondes à réaliser l'origine de son malaise : des intrus. Il y avait des intrus, à portée de ses pensées. Elle blanchit quand, en poussant son sondage plus loin, elle perçut une résistance familière.

« Xâvier, articula-t-elle à mi-voix.

— Hein ? » s'inquiéta Grimm, dans son dos.

Elle se retourna brusquement vers lui, puis posa les yeux sur la gamine. Si l'affrontement tournait à son désavantage, Fillip s'abaisserait sans doute à s'en servir comme otage. Adélaïde siffla entre ses dents serrées. L'Once et ses élèves se tenaient à leur porte et aucune des issues qu'elle entrevoyait à la bataille à venir ne convenait à ses plans. Ce stupide Chat choisissait de mener son ultime offensive plutôt que de se laisser manœuvrer. La sorcière constata avec amertume que, plus que de peur, elle tremblait de colère à l'idée qu'Elfric entraînait Xâvier et Naola dans sa folie .

« Va mettre l'enfant en sécurité, ordonna-t-elle.

— Qu'est ce qui se passe, Adé ?

— Fais ce que je te dis. Maintenant ! »

La mentaliste accompagna la sommation d'une vive impulsion. Elle sentit les digues de son vis à vis se fendre, sa volonté plier et capituler. Le mécamage attrapa Faï par l'épaule et l'attira immédiatement contre lui. La petite prit une inspiration précipitée en prévision du déplacement magique, mais Grimm la relâcha.

« Les transferts sont bloqués.

— Sors d'ici, passe par-derrière et éloigne-toi le plus possible », ordonna Adélaïde.

Il hocha la tête, incertain. Faï se débattit, cherchant à récupérer son sac et son manteau, laissés à même le sol, mais Grimm, forcé par les attaques impératives de la mentaliste, l'entraîna vers la coursive sans lui prêter attention.

Adélaïde, focalisée sur les intrus, n'accorda pas un regard à leur départ. Ils sont cinq, réalisa-t-elle alors que son esprit identifiait, en s'y heurtant, des défenses inconnues. Avec un allié supplémentaire, l'offensive de l'Once n'était peut-être pas si désespérée et les dégâts seraient sans doute conséquents, dans les deux camps. La sorcière, piégée à l'orée d'un champ de bataille chercha, sans succès, un moyen de compromettre l'affrontement.

A défaut, songea-t-elle, sans pour autant se mettre en mouvement, il faut au moins que je prévienne Fillip.

Elle eut la certitude, en s'en faisant la réflexion, que sonner l'alerte signerait la fin de l'Once et la mort de ses élèves. Elle lâcha un juron. Stupide Chat.

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