Etrangement Familier

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Je soulève une paupière, puis l'autre. Mon estomac me signale que l'heure du repas se rapproche. Bientôt, il faudra que je quitte ce matelas douillet et que je me manifeste, mais je sais qu'il est hélas inutile d'aller réclamer avant l'heure, elle est inflexible sur ce point. Je m'étire voluptueusement, bâille, me lève et commence à faire ma toilette.

J'ouvre brusquement les yeux. Je me sens crispé, tendu comme s'il y avait un orage. Je sursaute quand elle arrive, une assiette à la main. Elle me regarde d'un air amusé et me sert. Elle a mis les petits plats dans les grands, ce soir. Je me jette dessus comme un tigre sur sa proie, prenant à peine le temps de savourer. Ce n'est que lorsque mon appétit est enfin rassasié – quand il ne reste plus la moindre miette dans mon écuelle – que je me rends compte que quelque chose ne va pas : elle est en avance.

Je la regarde d'un air interrogateur, mais elle m'ignore. Elle passe distraitement sa main sur ma tête, toujours souriante, va déposer l'assiette vide dans l'évier et retourne à ses fichus bouquins. Je m'installe dans un fauteuil et considère l'option habituelle de la sieste post-dînatoire. Mais le sommeil se refuse à moi. Il se passe quelque chose d'étrange, et impossible de mettre le nez dessus.

Je tends le cou et regarde autour de moi. La salle est comme à son habitude, étagères croulant sous les vieux livres et les bocaux le long des murs, cornues exhalant des vapeurs méphitiques et colorées sur l'établi du fond, bouquets de plantes diverses et odorantes qui pendent du plafond, et toujours ce matelas qui occupe la table centrale depuis quelques semaines.

Je me lève et m'en approche. J'ai une sensation de raideur, comme si j'avais dormi sur un sol trop froid et, bizarrement, j'ai cette curieuse impression de ne pas être à ma place, un peu comme quand je suis en train de chiper un bout de viande dans la cuisine et que je sais que je peux être pris sur le fait à tout moment.

Je prends mon élan et bondis sur la table. Elle ne m'a pas vu, plongée qu'elle est dans ses chers grimoires, et j'en suis soulagé car l'idée qu'on puisse me contempler dans une telle démonstration de maladresse me vexerait au plus haut point. L'odeur du matelas est inhabituelle, à la fois familière et étrangère, mais impossible de déterminer en quoi.

De là où je suis, j'aperçois le bassin de l'horloge à eau et ses poissons qui me narguent, comme à leur habitude. Curieusement, le bac est à moitié plein, alors qu'il n'atteint ce niveau qu'après l'heure du repas. Mais elle était en avance, ce soir. Comment se fait-il que l'horloge le soit aussi ? Se pourrait-il que mon fidèle estomac m'ait trahi en se manifestant plus tard que d'ordinaire ? Serais-je souffrant ? Mais non, je ne me sens pas malade, juste... bizarre. Une bonne sieste me fera du bien. Je m'installe confortablement au milieu du matelas et laisse enfin le sommeil me gagner.

Mes rêves sont étranges, pleins de lumières et de couleurs, mais assourdis et presque dénués d'odeurs. J'ai l'impression de flotter au-dessus du sol et de perdre l'équilibre en même temps. D'être plus grand. Et j'ai froid, comme si – quelle horreur ! – ma fourrure avait disparu. Je baisse les yeux dans l'espoir d'infirmer cette terrible hypothèse et j'aperçois non seulement une peau rosâtre et imberbe, mais mes doigts sont bien plus longs et mes griffes ont quasiment disparu. Et ma queue ?! Où est ma queue !

Je me réveille en sursaut, mon miaulement suraigu résonnant encore dans le laboratoire. Elle accourt aussitôt, et son visage est un masque d'inquiétude et de compassion. Je la laisse me prendre dans ses bras et me caresser jusqu'à ce que ma tension retombe. Mais lorsque je reprends enfin le contrôle de moi-même, c'est pour lui lancer un de ces regards de reproches dont nous autres félins avons le secret. Que m'a-t-elle fait, cette fois ?

Je me rappelle de quand elle m'a coloré en rose (mais c'était il y a bien longtemps), et aussi du jour où j'ai bu ce liquide qui sentait si bon mais qui m'a fait cracher des souris pendant toute une après-midi. L'an dernier, elle s'est servie d'une incantation qui m'a fait atteindre la taille d'un mouton afin que je débarrasse son potager des hordes de lapins qui l'avaient envahi.

Elle retourne à son fauteuil, m'installe sur ses genoux et reprend sa lecture. Je tends le cou, curieux. Le dessin qui illustre la page représente un corbeau, une flèche grossière et un humain. La lecture n'est pas mon fort, mais j'arrive quand même à déchiffrer le titre du chapitre :

Transformation de Familier

Je me demande pendant combien de temps je vais lui demander de se faire pardonner, cette fois.

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