1. Le Grand Siegfeld

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La foule était dense en cet après-midi de Juin, au marché d'Iéna. Comme tous les mardis, les étals s'étaient installés, accoudés les uns aux autres, arborant leurs marchandises qui scintillaient au soleil, avec des commerçants qui criaient plus fort que leurs collègues, tout en brandissant des produits « révolutionnaires » ou de « qualité exceptionnelle ». Kunst et Else se faufilaient tant bien que mal entre les clients qui traînaient leurs énormes paniers de courses, se bousculaient devant un stand, s'arrêtaient pour raconter les derniers potins de leur village au marchand de tissus. Il faisait chaud, et les odeurs d'épices, de courges, de fromages, de poisson se succédaient les unes aux autres, se superposaient légèrement.

Alors qu'ils passaient devant un étal de fruits, Else se tourna vers son frère.

- Là, je vais te montrer comment on fait, dit-elle.

Kunst plissa les yeux, suspicieux.

- Bonjour, mademoiselle, s'exclama alors la propriétaire du stand – une femme grande et ronde, avec de petites rides aux coins de ses yeux clairs. Tu veux une pomme ? Tiens, prends-en une pour ton camarade aussi. C'est gratuit pour les enfants mignons comme vous. Vous m'en direz des nouvelles ! Et ramenez vos parents, la prochaine fois...

Else prit les pommes, déçue.

Kunst eut un éclat de rire.

- Hé, te moque pas de moi, protesta Else. Le prochain sera le bon.

Elle se dirigea d'un pas déterminé vers le stand suivant, suivie par son frère. C'était un stand de fromages et de charcuterie, dont le vendeur, un homme chauve en chemise à carreaux, s'était emporté avec un client dans une discussion apparemment passionnante au sujet de la perte de saveur du lait de chèvre. Else se glissa derrière le client et attrapa, d'une main, deux chevrottins ; et de l'autre, un gros morceau de comté. Elle s'écarta du stand en brandissant son butin.

- Et voilà !

J'aime pas ça, dit son frère en désignant le comté.

- Eh bien, il va falloir faire avec, rétorqua Else. C'est pas possible d'être aussi difficile !

Ils continuèrent de parcourir le marché, Else saisissant au passage un maximum de victuailles – des gâteaux, du pain, des fruits qu'elle glissa dans son sac à dos.

- Bon, maintenant, c'est à ton tour, dit-elle à Kunst.

Il secoua la tête.

- Vraiment... ? Ça ira beaucoup plus vite si on se partage le travail, tu sais.

Il secoua plus vigoureusement la tête.

- Bon..., soupira Else. Je m'occupe du reste alors.

Après avoir fait le tour du marché, ils s'assirent sur les marche du parvis de l'hôtel de Ville. Le soleil était haut dans le ciel, et les commerçants commençaient à remballer. La place se vida peut à peu, toujours imprégnée de ses multiples odeurs.

- L'avantage de faire ses courses au marché, dit Else en mordant à pleines dents dans un morceau de fromage, c'est qu'on a accès à des produits de la meilleure qualité.

Son frère fronça les sourcils, peu convaincu. Il n'avait touché à rien de leur pique-nique, étalé sur un napperon entre eux deux.

- Allez, Kunst, plaida Else. Faut manger.

Elle lui tendit la pomme qui leur avait été offerte par la commerçante.

- Prends au moins ça !

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