Chapitre Deux

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              Au milieu de la pluie marchait d'un pas nerveux, un homme en armure de samouraï. Au passage de l'homme, les soldats se poussaient et se courbaient poliment face à lui avant de reprendre leur travail. La nuit venait de tomber et ses lourdes bottes claquaient au sol, faisant voler l'eau de la neige fondante que la pluie nourrissait encore. Le regard du général était marqué par les années de combat et ses quarante ans de vie, parsemé de quelques balafres peu profondes mais éternelles. Il avait fière allure dans sa rutilante armure malgré la fin d'une longue et terrible bataille qu'il avait vaillamment traversée. Disposant d'un corps svelte et musclé, il avait toutes les caractéristiques d'un bon samouraï mais ce qui le démarqué de tous les soldats du camp, était cette étrange chevelure rousse encadrant son visage barbu. Toshirahe no Sunare, général des armées de l'empereur de Daine, était né avec cette étrange couleur fixée à ses cheveux. Malgré cette différence qui lui donna bons nombres d'insultes et d'injures, il devint le meilleur guerrier du pays et le plus jeune stratège de son histoire. Aussi respecté que redouté, il venait, de par son intelligence, de faire gagner Daine face à l'ennemi. La guerre venait de prendre fin après une sanglante bataille qui restera gravée dans les mémoires et le pays pouvait enfin connaître la paix.


L'homme regarda ses soldats poser le camp, heureux de rentrer chez eux, fières d'avoir gagné la guerre et soulagés d'être toujours en vie. Lorsque son regard noir croisait celui de ses subordonnés, il voyait en eux l'estime qu'ils portaient tous à leur général. Mais parfois, il faisait face à un regard sombre, empli de tristesse et de regret, dont la guerre ne pouvait épargner. Il aurait voulu leur promettre de ne plus jamais les entraîner dans la mort, mais il le savait, cela était impossible.
-Kobayashi ! appela Sunare.
Un homme à la carrure fine, habillé d'une tunique de soie noire et d'un large pantalon rouge richement décorés sortit de la tente en face du général. Il resta silencieux devant son supérieur, laissant sa tignasse noire lui tombant sur les épaules voler au vent.
-Prépare tes meilleurs cavaliers, reprit le général, on a une mission.
Sans un mot, Kobayashi se retourna et entra dans la tente. Quelques secondes plus tard, sa voix s'éleva enfin dans les airs, criant l'ordre de se rassembler. Satisfait par l'efficacité de son subordonné, Sunare se dirigea vers l'écurie et commença à seller sa monture, un fougueux étalon bai. Pour autant, le général ne peina pas à s'occuper de la bête impatiente de se défouler qui piaffait dans son box. A son instar, une dizaine d'hommes se mirent à s'occuper de leurs montures, Kobayashi parmi eux. Très vite, le petit groupe fut prêt à partir. Ils mirent pied à l'étrier, passèrent la jambe par-dessus la croupe de leurs montures et ajustèrent leurs arcs et leurs carquois. Kobayashi approcha son cheval, une jument gris pommelé au regard de biche et interrogea du regard son supérieur.
-Un de nos éclaireurs nous a signalé il y a quelques jours, la présence d'un groupe suspect, expliqua Sunare. Nous les avons fait surveiller jours et nuits et ce que nous pensions c'est avéré vrai : ils se préparent à nous attaquer. Probablement dans l'espoir de nous voler nos ressources. Nous manquons déjà de provision, nous ne pouvons-nous permettre d'en perdre davantage. Ne perdons pas de temps.
D'un signe de tête, le colonel répondit à Sunare. Aussitôt, le général talonna sa monture et la conduisit sous la pluie, vers la sortie du camp. La dizaine de cavaliers suivit le mouvement et marcha sur les traces de l'étalon bai.

Ils cheminèrent au trot, le long de la forêt durant une quinzaine de minute avant que Sunare ne stop le groupe. En contrebas de la colline, un camp de bonne fortune était installé autour d'un feu. Une trentaine de personnes, tous des hommes, astiquaient leurs sabres, graissaient leurs selles, s'occupaient de la nourriture, tannaient des peaux ou rêvassaient. Très vite Kobayashi remarqua deux groupes de trois hommes chacun, à l'écart du camp central, scrutant l'horizon. Après un regard vers son supérieur, il pointa du bout d'une flèche les gardes.
-Tu peux les éliminer sans que le camp ne s'en rende compte ? demanda Sunare.
Kobayashi répondit d'un signe de tête et sans attendre l'ordre suivant, il pointa un de ses soldats et lui indiqua l'un des deux groupes. L'homme s'exécuta et dirigea sa monture vers l'objectif. De son côté, Kobayashi talonna sa jument et l'emmena au petit galop vers le second groupe. Il leva son grand arc devant lui et le banda d'une flèche. Lorsqu'il fut face aux trois hommes, il décrocha sa première flèche. Seulement deux des trois du groupe se levèrent, le dernier se tenait la gorge entre ses mains, tentant autant qu'il put de retenir le sang qui coulait de sa jugulaire. Les deux bandits prirent en panique leurs sabres et le brandirent devant eux. Le premier s'effondra à ce moment, raid comme un piqué et le regard sans vie. Le dernier homme comprit très vite face à cette attaque éclaire et chercha à fuir, mais il eut à peine le temps de démarrer sa course que Kobayashi avait à nouveau bandé son arc et s'apprêtait à lâcher la flèche. Ce fut la bouche grande ouvert que le bandit s'étala au sol et agonisa, la flèche plantée entre ses deux omoplates.



Lorsque Kobayashi se redressa sur sa selle, sa jument répondit au mouvement en freinant des quatre sabots sur le sol détrempé. A peine était-elle arrêtée que le colonel bondit de sa monture, sauta à pied joint, dégaina le sabre sanglé à sa ceinture, retourna le dernier survivant sur le dos et lui coupa la jugulaire. Son travail finit, il se redressa et se retourna vers le camp. Le groupe chargeait déjà dans un galop soutenu. Les archers avaient bandé leurs arcs et une pluie de flèche s'abattait sur le camp. La volée fit cinq morts et deux blessés qui rampaient désormais au sol. Une seconde volée se prépara et atteignit sa cible quelques secondes plus tard. Les hommes se levèrent sans discipline, attrapèrent tout ce qu'ils purent, sabres et lances, comme bâtons, cordes, couteaux, tout ce qui leurs passaient sous la main, susceptibles de les aider dans le combat qui approchait. Ce désordre montrait parfaitement bien l'origine de ce groupe de bandit : rien de plus qu'un rassemblement d'hommes sous la direction d'un chef quelques peu charismatique qui leurs promettait argent et renommées.
Sunare ne tarda pas à remarquer qui menait la troupe. Un homme, plutôt grand et musclé, cria des directives aux hommes les plus proches de lui. Des cordes furent tendues le long du camp, à des endroits stratégiques, dans l'espoir de faire chuter les destriers et leurs cavaliers. D'autres hommes enflammèrent leurs torches pour effrayer les chevaux et les derniers se placèrent stratégiquement pour cueillir la charge des ennemis. A leur grand étonnement, la cavalerie se sépara en trois groupes. Deux se mirent à contourner le camp, assaillant les bandits de flèches, pendant que le groupe du centre tailladait les adversaires de coups de sabres. Une dizaine d'hommes moururent ou agonisèrent, autant des flèches que des coups de sabres et des collisions avec les équidés à pleine vitesse qui ne se laissèrent pas avoir par les cordes tendues. Désorganisés, les bandits firent voler leurs sabres dans les airs, cherchant désespérément à toucher.
Le général avait brandi son sabre, plus à l'aise au katana qu'à l'arc, et il tranchait la chair sur son passage. Il ne manqua aucun coup, ravageant les épaules dénudées des ennemis et même, tranchant la gorge de ceux qui n'eurent pas le temps de se mettre à l'abri de l'assaut de son étalon bai. Cette attaque lui parut si simple en comparaison avec ce qu'il avait subi à la guerre qu'il prit presque du plaisir à tuer si facilement. Pour autant, ce qu'il désirait le plus était de rentrer chez lui et retrouver sa femme, ses deux filles et son fils.

L'effet de surprise eut raison des bandits et leur courage disparut à la vue du massacre. La peur s'empara du camp, laissant certains paralysés, à la merci de leurs bourreaux qui eux, n'avaient subi encore aucune perte. Pour les autres, elle provoqua une montée d'adrénaline. Ceux qui tentèrent de fuir furent tués par les flèches mortelles des deux groupes externes et les autres cherchèrent à sauver leur vie dans un combat inégal. Mais, ils savaient désormais qu'ils n'avaient aucune chance de survivre. Ils avaient enfin conscience que ce n'était pas un simple groupe d'archer à cheval qu'ils affrontaient mais l'élite de la cavalerie de l'empire Daine. Dans un ultime élan d'espoir, un premier bandit se jeta au sol, courbé en avant et la tête touchant le sol, et hurla de toutes ses forces.
-Épargniez-nous !
Sunare ne fit tout d'abord pas attention à ce mouvement et continua le massacre. Mais lorsqu'un second homme fit de même, puis un troisième et un quatrième, il ne put rester aveugle et ordonna à ses cavaliers de s'arrêter. Les chevaux encerclèrent les survivants, piaffèrent et empêchèrent quiconque de partir du cercle. La sueur coulait le long de leurs poitrails et leurs naseaux dilatés propulsaient de puissants souffles d'air chaud aux hommes enfermés. Certains bandits furent pris de panique à la vue de ces puissances de la nature qui les surplombaient. Le calme arriva peu à peu, laissant place à un silence qui fut brisée par le martèlement des sabots de la jument grise de Kobayashi.
-Je vous en prie, déclara l'un des bandits à terre, certains d'entre nous ont des enfants, de très jeunes enfants !
-Faites ce que vous voulez de nous, mais épargnez nos vies ! supplia un second en se courbant si fort que sa tête toucha la bouillasse du sol.
-Et puis quoi encore ! répliqua leur chef.
L'homme qui venait de crier s'approcha de celui qui avait enfoui sa tête dans la boue. Il le prit par le col et le souleva devant lui.
-Ce sont des Dainais ! On ne supplie pas ces pourritures ! Je ne me courberai pas devant eux !
Un bandit dont il manquait un œil sépara les deux hommes.
-On n'a pas le choix, dit-il à son chef.
-Tu crois vraiment que ces salops vont nous épargner parce que tu le demandes poliment ?
L'homme à l'imposante carrure se tourna vers le reste du groupe.
-Perdez votre honneur ! reprit-il. Allez-y, suppliez-les ! Mouillez votre tête dans la boue pour qu'ils épargnent vos vies ! Ils reviennent de la guerre ! Ils ont perdu tant de frères d'armes contre notre peuple ! Croyez-vous vraiment qu'ils sauront faire preuve de clémence ! Etes-vous aveugles ! Nous ont-ils laissé le choix à leur arrivée? Non ! Ils nous ont massacré comme des chiens ! Ce n'est pas maintenant qu'ils vous épargneront !
-Moi je suis prêt à perdre mon honneur, confirma l'homme aux cheveux boueux. Je vous en prie, épargnez-nous.
-Ils vont vous massacrer.
Le chef cracha au pied de l'étalon de Sunare qui, en réponse, plaqua ses oreilles contre son crâne et montra les dents. Le général semblait perdu dans ses réflexions, tiraillé entre deux idées. Il avait vu assez de mort durant cette guerre et était prêt à les faire prisonniers. Il soupira longuement. Les soldats manquaient déjà de ressources et ajouter des bouches à nourrir ne leurs serait pas bénéfique, il le savait parfaitement. Incapable de choisir, il chercha du soutien vers son subordonné.

Le regard de Kobayashi suffit à exprimer ses pensées.
-Ceux qui veulent survivre seront fait prisonnier, déclara Sunare. Ils seront à mon service, moi seigneur de Toshirahe, jusqu'à ce que j'en décide autrement. Ceux qui refusent seront exécutés sur le champ.
L'homme à la tignasse boueuse se jeta à terre.
-Merci mon seigneur, merci !
Il fut accompagné par le borne qui plia le genou et baissa la tête, puis par trois autres hommes.
-Vous avez fait votre choix ? demanda Sunare.
Il n'eut pour toute réponse qu'un cracha de leur chef. Enervé, l'étalon bai se cabra et fit reculer l'homme de quelques pas. A cet instant, le regard sombre et déterminé du chef croisa celui du général et Sunare comprit qu'il ne flancherait pas. Le général indiqua du doigt les quatre hommes retissant à Kobayashi. Accompagné de trois archers, le colonel exécuta les ordres et dans un silence pesant, fit abattre les flèches en plein cœur.
La pluie cessa enfin

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