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Je m'attarde maintenant sur la personne proche de Mia. Cette personne a les cheveux longs et bleus. Je n'ai pas le temps d'analyser son physique, les lumières du métro s'éteignent. Elles se rallument, clignotent, s'allument à nouveau, puis s'éteignent. Le véhicule ne tarde pas non plus à dysfonctionner, pour finalement s'arrêter.

La lumière qui fait des siennes se stabilise enfin et dévoile les yeux paniqués de chacun.e.s et je constate qu'il n'y a que dans les événements affolants que des regards sont échangés.

Le véhicule repart, les portes s'ouvrent, se ferment pendant que le métro roule, vite, moins vite, très vite, pas vite, trop vite puis : le mec à la veste violette se prend en vidéo. Il montre son masque ainsi que l'inhabituelle scène à laquelle il assiste. Il affiche un certain détachement risible à la caméra.

Il y a de moins en moins de choses graves qui se passent dans le monde. La paix et la selfocracy ont pris le dessus. Les rédacteurs du journal local sont toujours en manque d'inspiration, donc je pense que si ces anomalies étaient fréquentes, on l'aurait su. Quant à moi, je m'inquiète : je me demande vraiment si l'on va arriver à finir ce trajet, vivant.e.s.

L'homme vintage m'horripile énormément, il prend nos têtes en vidéo, la mienne, celle de Mia, celle des cheveux bleus et celles du groupe. Il veut montrer à sa communauté que dans la rame de métro, c'est lui le plus cool. Depuis que la loi sur le droit à l'image a été abolie, c'est le foutoir.

Agacé, je sors mon livre de la semaine et me replonge dans l'époque du fratricide, de l'ingénieux, impressionnable, hypocondriaque mais surtout condamné : Raskolnikov.

Je continue ma lecture passionnée là où je l'avais laissée, le temps s'arrête, je lis de plus en plus vite, mes doigts se faufilent dans mes cheveux blonds. Ce que je lis est triste mais paradoxalement me donne l'impression d'atteindre prochainement une jouissance incommensurable au fil des mots, ce qui me fait sourire, malgré tout. Une simple phrase me détache du monde, me déconnecte de la vie à laquelle je participe. Je me sens léger et dépendant des mots, de ces mots.

Tout à coup, un homme du groupe d'en face me rabiboche violemment avec la réalité. Après une tape de son pied contre ma jambe allongée, il me dit, ou répète :

- Vous en avez pas marre de vous prendre pour des philosophes et de polluer l'espace visuel des gens normaux avec vos conneries ? Jetez ces pavés et amusez-vous !

Un tantinet abasourdi et excédé, je reprends mes esprits et rétorque :

- Je suis navré de polluer votre espace visuel mais moi, je m'amuse avec cet objet. Je vais donc continuer ma culture et vous inviter à changer de place.

- Tu te prends pour qui, redescend grand salaud.

- Je ne suis pas encore monté. Maintenant, j'aimerais finir ma page.

- Allô ? Oui il est à côté de moi. Oui. D'accord, on fait ça. Dit une tierce personne. Elle pose la main sur ma cuisse.

Je regarde en sa direction : c'est Mia. Elle a simulé un appel polytrophonique pour interrompre le conflit. Elle doit être Balance. Je suis Scorpion : je suis rouge, je suis chaud, je suis moite, j'ai envie de tuer la personne d'en face.

Mia est timide, elle a fait ça, pour moi. Par respect pour elle, je me dois d'aller dans son sens.

L'imbécile d'en face n'ose plus parler.

Je me tourne vers elle et lui demande :

- C'était qui ? Il y a quelque chose de grave ?

Dans un sourire, soulagée, elle me répond :

- Ta mère, changement de plan, elle nous attend chez Georges et plus tard que prévu. Du coup je vais faire quelques achats, toi, fais ce que tu veux.

Je ne réponds pas et me contente d'acquiescer d'un hochement de tête.

Il faut bien quelques minutes avant que le vétuste moyen de transport daigne fonctionner correctement.

Définitivement interrompu dans ma lecture, je décide de ranger le bouquin. Encore énervé mais reconnaissant envers Mia, le reste du trajet se passe en silence.

Je me lève et m'adresse une dernière fois à Mia :

- Bisous, je t'appelle bientôt, pour rejoindre ma mère !

Héliosexuel [TERMINÉE]Lisez cette histoire GRATUITEMENT !