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J'ai assisté à plusieurs naissances durant ma courte vie, depuis mon enfance. Le même schéma se répétait sans cesse : l'enfant qui découvrait le monde était considéré comme un bel objet, tout nouveau, que l'on peut prendre, déposer ou jeter à sa guise, en fonction des tendances, de ses envies mais surtout de l'intelligence. A partir du moment où le produit mettait en valeur son cerveau et ses pensées, il était méprisé et éjecté. Plus je grandissais, plus les gens se centraient sur eux-mêmes. Ils s'intéressaient de moins en moins aux nourrissons et de plus en plus au regard des autres.


Aujourd'hui, j'ai vingt ans. Tou.te.s mes ami.e.s sont invité.e.s, l'organisation est parfaite, l'excitation est présente, la soirée de mon anniversaire se fera chez les parents de Pauline.

Pauline, c'est ma plus vieille amie, si l'on prend en compte le ratio -ancienneté-pureté-fidélité et que l'on fait la moyenne. Elle a un an de moins que moi, mais notre relation est ancienne. Je l'estime beaucoup. J'aime mes ami.e.s de la même façon, j'ai une complicité différente avec chacun.e d'elles.eux, mais c'est vrai qu'elle, elle a une place toute particulière dans mon cœur.

Pauline est toujours positive. Elle a de quoi ; elle a tout ce qu'elle veut : soit parce qu'elle est très intelligente et retourne le cerveau de celleux qui aimeraient la contredire, la contrarier ou soit par son charme naturel et son art de tourner les phrases à son avantage.

La soirée commence chez les Godès. Je ramène des bouteilles et je me ramène ! J'ai vraiment hâte de revoir cette fille. Cela fait presque deux mois que l'on ne s'est pas fréquenté !

Pour ce faire, je dois prendre le métro. Il n'y a que le métro qui passe près de chez elle.

J'attends, sur le quai qui ressemble plus à une jungle qu'à un lieu d'attente. Des groupes de filles dansent, hurlent. Des groupes de mecs fument, marchent, doucement et parlent, fort. Les humains restants sont la majorité. Ils ont les yeux fixés sur leur polytrophone, la bouche fade et figée. Les rares qui n'ont pas le nez dans les réseaux sociaux ont une mine déprimée.

Soudainement, il y a du mouvement et le bruit qui transperce le vent masque celui de la jungle. J'aperçois un géant horizontal fait de béton, aux yeux jaunes, qui fonce à toute vitesse dans ma direction et s'arrête brutalement. Les portes s'ouvrent, j'entre. Une publicité pour une confiture m'agresse les yeux. Ce toast bien trop grillé attend sagement qu'une confiture chère et convoitée vienne s'étaler sur lui.

Je n'ai pas de mal à trouver une place assise, le métro est loin d'être surchargé. Les transports en commun ont évolué, il y a plein d'autres intermédiaires : plus modernes, plus innovants, plus attrayants... Il y a peu de personnes qui continuent à se balader en métro.

Je m'assois dans ce fameux carré rouge de trente-deux centimètres de côté, où il est d'usage d'y installer son postérieur.

A ma droite, il y a une grande et fine dame, la trentaine, brune, elle a de jolies et discrètes boucles d'oreilles, un chemisier blanc, décolleté, un tatouage «MIA» au poignet. Je suppose que c'est son prénom. Elle porte une jupe crayon d'un vert qui me rappelle les feuilles de bois de lait réunionnaises que j'avais eu l'occasion d'admirer de près il y a quelques années, des collants quarante deniers et des escarpins, rouges et blancs.

J'aime regarder les mains des gens. Les mains et les yeux sont ce que je préfère voir chez les êtres vivants, ce sont les reflets de l'âme. Elle porte des gants violets, je suis déçu.

Les jambes croisées, cette grande demoiselle s'efforce de laisser paraître un léger sourire. Je ne saurai pas vers où se dirige son regard, elle porte des lunettes opaques, ses lunettes sont d'ailleurs la seule folie et chose commune aux autres : elles sont violettes, triangulaires. Ma déception s'accentue.

A ma gauche, il y a un homme, de taille moyenne. Il est assez fin, avec un style vintage, piercing à l'arcade, gloss, t-shirt blanc près de son corps musclé. Il porte une veste violette en velours, trop ouvertes pour cacher ses tétons. Ses jambes sont quant à elles recouvertes d'un pantalon en jean des années 2000, et ses pieds de grosses baskets à fins lacets.

Le garçon, un peu plus vieux que moi, pose ses yeux marron sur le petit écran qu'il tient dans sa main. Je ne peux m'empêcher d'être attiré par cette lumière artificielle, je remarque qu'il n'y a pas que le moyen de transport qui est vieillot : l'homme glisse son doigt sur un polytrophone sorti en magasin il y a une dizaine d'années. Il parcourt les messages qu'il a reçus, sur les réseaux sociaux. Il prend ensuite un selfie, qui me surprend assez. Le faux sourire qu'il présente à l'appareil paraît tellement vrai... Une fois la photo prise, ce qui s'apparente à un homme baisse la tête, détend ses muscles, son visage redevient flasque, fade et inerte. Je remarque que la main qui ne tient pas son polytrophone est à moitié rouge, comme s'il avait eu un gros choc et que le sang était remonté, avait transpercé le derme pour dénaturer les mélanocytes de son épiderme. Je me demande ce qu'il s'est passé et surtout je me demande ce qui a fait qui ne le cache pas. Il marque les esprits dans cette société lisse, aseptisée et basée sur l'apparence.

Cette personne est finalement différente mais relativement semblable au groupe de personnes face de moi. Tou.te.s sont penché.e.s, sur leurs polytrophones. Iels ont un visage neutre, avec des traits fatigués.

Un jeune garçon, la petite trentaine se fait remarquer de ses ami.e.s qui paraissent plus vieux pour prendre une vidéo de groupe. Il ne tarde à se faire remarquer de moi, avec toutes ses nuances de jaune en guise de textile.

Immédiatement, une fille du groupe met une chanson dont elle escamote le premier quart, les masques de chacun.e.s mis, le jeune garçon commence la vidéo. Tou.te.s lèvent les mains en l'air, sourient et s'embrassent !

Dès lors que le garçon arrête les vidéos, le groupe enlève le masque et leurs visages redeviennent ternes, insipides, dans une mortelle médiocrité. Leurs regards paraissent vides.

Malheureusement, la noirceur des gens n'est pas comme celle du toast, que je n'ai qu'à gratter pour effacer. Les personnes sont bonnes à jeter, ou mauvaises à garder. Même si je voulais estomper leur méchanceté, leur terrorisme, leur narcissisme, je ne pourrais pas le faire en préservant le.a sujet.te. Iel serait altéré.e, blessé.e, endommagé.e, tué.e, bon.ne pour être liquidé.e. C'est une boucle infernale.

Héliosexuel [TERMINÉE]Lisez cette histoire GRATUITEMENT !