20.Adam♠

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J'ai changé de trottoir. J'ai emprunté le gauche pour la première fois en trois ans. J'attendais qu'elle sorte, je me disais, "quand elle va remarquer que je suis sur son trottoir, elle va faire une de ces têtes". Alors j'ai attendu. J'ai attendu huit heures dix. Et elle est venu.

Sauf qu'elle ne m'a même pas jeté un seul regard. Je marchais lentement devant elle en me retournant, amusé. Je la regardais du coin de l'œil en guettant sa réaction, mais elle n'en a pas eu. Pas une seule. Elle marchait tête baissée , capuche sur la tête en fixant ses Dr martens et d'ailleurs, ça ne m'étonnerait pas qu'elle n'ait même pas fait attention à ça. Finalement, elle m'a doublé. Elle est passé devant moi et a continué sa route, la tête toujours rivée vers le sol.

Pour moi, c'était un rituel. Notre rituel. Et le briser en changeant de trottoir aurait dû la faire réagir.

Je ne l'ai revu qu'à la cafétéria, à midi. Elle était seul, comme toujours. Je me demande si elle a des amis, quelque part dans le monde. Pas forcément au lycée, non. Mais ailleurs. Quelqu'un a forcément dû s'attacher à elle. Ou bien, elle, a déjà dû s'attacher à quelqu'un. Ce n'est pas possible, sinon. On a tous besoin d'une personne et je me demande si elle, l'a trouvé. Je ne comprends pas comment on peut vivre seul comme ça, du matin au soir, sans jamais chercher l'attention.

Elle cherche à se fondre dans la masse, comme si ça lui plaisait d'être invisible. Mais, non. Ce n'est pas possible. On ne peut pas être toujours seul. Je refuse de croire ça. Je n'arrive pas à la comprendre. Elle ne décroche pas un mot de ses journées. On dirait qu'elle est... Fermé. On dirait que pour lui parler, pour arriver à savoir ce qu'elle ressent, pour arriver à décrypter l'expression de son visage, il faut un code. Une clef, un mot de passe, quelque chose. On dirait qu'il faut une autorisation écrite pour qu'elle accepte de s'ouvrir. Et personne ne cherche à ce qu'elle s'ouvre. Mais elle ne peut pas être seul sans arrêt, c'est invivable. 

Meme après mon geste d'hier , elle a repris ses distances, remis en place le fossé la séparant des autres. Je commence à anticiper son comportement. Alors j'aurai dû être vexé mais un sentiment de satisfaction emplit mon être. La petite aventure d'hier a tout chamboulé, en mieux. Je sens que maintenant, les choses vont pouvoir évoluer, que le processus est enfin mis en place. Je n'ai plus la moindre envie de baisser les bras. Pour une fois, j'ai l'impression d'avoir fait le bon choix. Il ne me reste plus qu'à continuer à avancer et, un jour, peut-être que j'aurai le mérite d'être arrivé au bout. Il faut le voir pour y croire.

- Tu te fringue comment à la soirée ?
- Aucune idée...
- Hé faudrait t'y mettre, c'est dans deux jours mec ! En plus si tu veux impressionner Ezra...
- Mon charme naturel fera l'affaire.

Nous éclatons tous les deux de rire devant l'horrible ton narcissique que je viens d'adopter. Décidément je suis on ne peut plus de bonne humeur aujourd'hui :
- Oh attention, Adam s'y met, ça va pécho !
- Vous devriez être poète très cher Lohan.

De nouveaux éclats de rire fusent. Marchant en centre-ville en quête d'une boulangerie des passants se retournent sur nous et notre indissociable indiscrétion. Après avoir acheté trois grosses grignotes au chocolat, nous nous mettons en chemin pour la Fnac, espérant nous échouer au rayon musique. Lohan s'arrête en cours de route devant une vitrine, m'attrapant par la manche pour m'empêcher d'aller plus loin :

- Avec ça tu peux potentiellement draguer.

Sur le mannequin se trouve un ensemble noir, veste, chemise et pantalon assorti. Assez classe et légèrement  rock  , je dois l'avouer.

- Ça ne fait pas un peu vieux jeu ?
- Tu rigoles ? Les filles adorent les gars en chemise. Mes conseils valent de l'or, tu devrais le savoir.

Il me décoche encore un de ses fameux clins d'œil, qu'il travaille j'en suis sûr le soir devant son miroir. Il réussit à me traîner à l'intérieur de la boutique pour essayer la tenue. Me regardant dans la glace de la cabine je dois avouer que je me plais assez habillé ainsi. Une fois la tenue achetée, nous n'avons plus assez de temps pour passer voir les CD de musique et retournons à regret au lycée.

Comme d'habitude le cours d'anglais est inutile et cette impression de régression s'empare à nouveau de moi. Ayant déjà eu cette prof l'année dernière je pensais stagner mais j'ai cette année même l'occasion de remarquer que je perds tout mon niveau, en même temps que ma motivation. Ne tenant plus, je prends une feuille de papier et me mets à griffonner dessus, remarquant au passage que mes mots prennent peu à peu la forme d'un dialogue pouvant être joué au cours de  théâtre de Mr Fost :

- L'autre jour c'était toi, j'en suis sûr. Et pourtant.
- Pourtant ?
- C'était toi à travers une autre. Ou alors une autre s'étant emprise de ton corps. C'est comme si je te redécouvrais.
- Mais qui veut redécouvrir qui ? Pourquoi découvrir l'autre ? Oublie, c'est tout.
- Oublier quoi ?
- Tout. Le monde dans lequel nous vivons par exemple. Ce même monde qui t'a vu naître et te verra mourir. Oublie-le rien que pour un instant. Ferme tes yeux, forme une barrière contre les mots à l'aide de tes lèvres. Rends-toi sourd, muet, aveugle rien qu'un instant. Et oublie.
- Explique-moi ce que ça fait.
- D'oublier ?
- D'oublier.
- Ça fait que tu deviens quelqu'un d'autre. Et qu'à travers ce quelqu'un d'autre, tu découvres qui tu es vraiment.
Je me mets à rire avec moi-même, plongé le nez dans mon écrit. Ce que je peux écrire comme idioties parfois. Si je continue comme ça je pourrais même tenter les textes philosophiques. Intrigué, Lohan se penche à son tour sur ma feuille. N'arrivant pas à lire, il la prend devant lui et déchiffre mon écriture à grand peine :

- Je t'ai déjà dit que tu étais bizarre des fois ? Dit-il en me rendant la feuille.
- Je sais.

Et je lui réponds en plagiant son éternel clin d'œil. Comprenant la moquerie il me frappe de son poing. Mme Thomas se retourne aussitôt pour nous lancer un regard noir de reproches. Soupirant, je range ma petite création avant de tenter de reprendre le cours de la leçon.

- Okay, so tell me why this story is interesting?

Je regarde l'horloge au-dessus du tableau pour remarquer que le cours a débuté il y a seulement dix-huit minutes. N'en revenant pas je regarde à nouveau. J'aurai pourtant juré que l'heure y était passée. Tout d'un coup, voyant enfin que ses élèves s'endorment, la prof propose de lancer un énième débat sur un sujet qu'elle va nous donner. Tous les élèves se mettent à soupirer et à pester contre elle, ses cours ennuyeux, et ses « pulsions débatteuses ». Elle sépare symboliquement la classe en deux partie et nous sort son habituel :

- Okay. So you're For and you're Against.

Je remarque avec un petit sourire en coin mon voisin de droite faisant un petit bâton dans la marge de son cahier :

- Tu comptes le nombre de Okay ou de So ? je lui chuchote à l'oreille.

Il a un bref ricanement et me réponds :

- Les deux. En rouge Okay et en bleu So.

Que voulez-vous, on passe l'heure comme on peut. Je remarque qu'en face de moi, Ezra me dévisage. Pourtant, dès que je cherche ses yeux elle détourne le regard, gênée  presque, comme prise en faute. Etant donné qu'elle m'observe depuis - j'ai le droit de le penser - une bonne minute, je m'autorise à mon tour à la regarder. Son regard brille étrangement, il luit presque. Il est vivant, limpide. Je m'y plonge dedans, me perdant dans son éclat noir à l'encre de chine..

- Hm, hm, Adam ?

Je remarque enfin que quelqu'un essaye de capter mon attention, venant gâcher mon moment de rêverie. Croyant qu'il ne s'agit que de Lohan je lâche un « quoi » négligé pour entendre en réponse un son offusqué provenant de ma professeure. Gêné, je bredouille une pauvre excuse qu'elle ignore, vexée, et retournant à son tableau pour y inscrire le thème du débat. Je reporte machinalement le regard sur Ezra  et marque un court moment d'arrêt. Je crus y voir, un instant, un petit sourire moqueur animer le coin droit de ses lèvres. Le temps que je cligne des yeux et la vision n'est déjà plus qu'un souvenir. Peut-être même seulement une illusion.

- Okay. So today the topic is: Should we always tell the truth ?

Je vois alors Ezra tressauter lorsque Mme Thomas annonce le sujet. Je fronce les sourcils et dès qu'elle remarque mon expression déconcertée, elle baisse la tête, échappant ainsi à mon regard. Je porte à nouveau mon attention sur la phrase au tableau : « Devons-nous toujours dire la vérité ? », puis je reviens sur Ezra. 

Pourquoi ce sujet suscite-t-il chez elle une telle réaction .

Juste entre amoureux |●TERMINÉELà où vivent les histoires. Découvrez maintenant