19.Ezra♠

670 53 3
                                          

La vérité me saute aux yeux. Il m'a suivie et je n'ai pas été capable de l'entendre. Il m'a observée sans que je le remarque. Il s'est insinué en moi. J'ai envie de le baffer, de lever la main sur lui, de voir sa joue rougir et de l'entendre s'excuser sans que cela serve à quelque chose. La seule raison me retenant est le lieu dans lequel nous nous trouvons, il semblerait que contrairement à lui, je respecte un tant soit peu les règles de bienséance. Alors je me contente de lui demander amèrement :

- Tu es fier de toi ?
- Je voulais comprendre.

 Contrairement à ce que je pensais, il ne s'excuse pas. Devrait-il remonter dans mon estime parce qu'il assume ses actes ? Pourtant il a prononcé cette phrase dans un souffle, précipitamment, comme s'il avait peur que je ne le coupe et ne le laisse pas s'expliquer :

- Comprendre quoi ?
- Toi.

Je reste hébétée devant sa réponse qu'il m'a servie sans aucune honte, juste avec assurance. Me comprendre, moi ? Je devrais lui répondre, c'est la définition même du dialogue, à la place je reste muette face à lui. Les mots ne veulent pas se matérialiser :

- Parce que j'en ai marre de ne pas te connaître.

Là on y arrive, il baisse les yeux au sol. Soudainement, il n'est plus si sûr de lui. Il devient gamin face à moi, attendant que je le gronde. Il est conscient de son erreur. Alors les mots sortent à travers ma bouche, cinglants :

- Et qu'est-ce que ça t'apporterait de me connaître ?
- Je...

Il hésite, n'ose pas en dire plus. Ou alors ne sait pas quoi dire de plus. Ne sait pas comment avouer et s'il en aura l'audace. Un rire nerveux me prend. Il regarde autour de lui comme si les morts auraient pu se lever pour nous reprocher de tenir cette conversation dans un tel lieu. Mais je suis mieux placée que quiconque pour savoir qu'ils ne se réveilleront pas pour nous ; qu'ils sont loin et qu'ils ne nous entendent pas. Me mordre encore une fois la lèvre m'aide à faire s'arrêter mon rire. J'agrippe la racine de mes cheveux d'une main, comme pour conserver une tension dans mon corps, pour empêcher des muscles de se crisper d'eux même sans que je puisse les contrôler :

- Pardon.

Je me suis trompée, il n'assume pas, il a fini par s'excuser. D'un autre côté, il ne l'aurait pas fait que je lui aurais reproché le contraire. Mais son excuse ne vaut rien. Pas quand l'acte a été effectué et qu'on ne peut plus revenir dessus. Je ne peux plus le regarder :

- Pourquoi tu voudrais me connaître ?

Des larmes de rage commencent à perler au coin de mes yeux, me brouillant la vue. Je déteste ça :

- Pourquoi vouloir me connaître quand tout ce que je demande moi, c'est de m'oublier ?

Alors je tourne finalement la tête vers lui, prête à soutenir son regard. Et dans ses yeux je peux voir de la peine. Et de l'inquiétude aussi. Il s'inquiète pour moi. Je n'en peux plus, je sens que je vais craquer, je suis au bord du gouffre et la pierre s'effrite sous mes pieds. Je me retourne précipitamment et pars, le pas rapide.

- Attends !

Non, je n'attendrai pas. Je ne me retournerai pas. Je me mets à courir pour le distancer, lui échapper. Mais je le sens derrière moi tentant de me rattraper. Alors je tente de presser le pas. Seule, je veux être seule. Une fois hors du cimetière, je prends la route à gauche avant de bifurquer dans une ruelle, espérant le perdre. Mais mes jambes sont trop faibles et refusent d'avancer plus. Je trébuche, m'écorchant les genoux sur le bitume et me coupant la paume des mains en essayant misérablement de me rattraper. Au sol, je me recroqueville sur moi-même et les larmes fusent, brûlantes.

J'entends des pas qui s'approchent, je n'ai pas réussi à le semer. Il s'accroupit à côté de moi et m'oblige à relever la tête. Ne me voyant pas disposée à parler, il se contente de me prendre dans ses bras de me serrer contre lui. Mon cerveau à le réflexe de vouloir se dégager mais mes mains l'agrippent et je le serre plus fort contre moi. Mon cœur a besoin de lui, de sentir un soutien, il a besoin d'aide pour tenir la route. 

Peu à peu, j'arrive à calmer mes sanglots, ma poitrine se libère du poids qui y pesait si lourd. Le monde semblait s'être effacé autour de moi. Je pourrais mentir mais dans ses bras, je me sens bien. J'oublie. Lorsqu'il se décolle j'ai envie de crier : « non, reviens ! Reste, je t'en supplie ! ». Mais les mots restent bloqués au fond de ma gorge encore nouée. Il me tend la main pour m'aider à me relever. Elle est chaude, douce.

C'est ainsi qu'il me raccompagne jusque chez moi, tenant ma main, que je n'ai pas la force d'enlever.Il m'emmène avec lui tellement tendrement.

Je veux dormir. Je veux rentrer chez moi et dormir.

- On est arrivé.

il tiens toujours ma main...

Adam, on est arrivé, tu peux lâcher ma main, maintenant.

Il baisse les yeux sur nos mains.

 Je retire enfin ma main de la sienne. Je m'avance vers mon immeuble et l'adresse un dernier regard. Pas un sourire. Juste un regard. Comme pour s'assurer que je vais bien au dernier moment.

Une fois à l'intérieur , je  monte les escaliers à vive allure et me dirige dans ma chambre.

J'étais montée à ma chambre pour me précipiter à ma fenêtre mais il était déjà parti.

Ma respiration se fait de plus en plus forte. J'avais promis, je me l'étais promis : ne plus m'attacher à personne. Jamais. Parce que tous ceux qu'on aime finissent par nous quitter. Parce que tous ceux que j'ai aimé m'ont quittée. Pour une fois, je n'ai pas envie de pleurer. Mes yeux sont aussi secs que ma gorge. Ils me brûlent. Et cette brûlure m'irrite, réveille en moi cette colère que je tente sans cesse de refouler.

           
Il m'a suivie. Et il a vu leur tombe. Une partie de moi est soulagée car mon secret s'allège. Mais l'autre redoute le pire : et si jamais il découvrait tout ? Je laisse mon front se poser contre la vitre. Elle est si fraîche que s'en est reposant. Je décide que dès le lendemain, je ferai comme si rien ne s'était passé entre nous. Je serai fidèle à mes habitudes. Eloignée.

Car c'est mieux ainsi.

Juste entre amoureux |●TERMINÉELà où vivent les histoires. Découvrez maintenant