y aura quand même de la peine, tant qu'on s'rappelle de la veille

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Titre extrait de Malade de Roméo Elvis.

Un texte différent de d'habitude qui aborde plusieurs sujets. N'hésitez pas à me laisser vos avis :)

Prenez soin de vous,
-literharry

Elle marche la tête haute. Ses cheveux blonds se balancent d'une de ses épaules à l'autre. Ses talons hauts qui claquent le sol dur qu'est le goudron qui recouvre la route. Une large chapeau posé sur sa tête, sa robe qui virevolte à chacun de ses pas, ses jolis yeux verts cachés derrière ses larges lunettes de soleil noires, elle avance. Tout le monde l'observe. Les filles crachent entre elles sur elle, la critiquant plus ou moins discrètement. Les garçons font des commentaires sur sa vie sexuelle sans discrétion aucune, n'hésitant pas à la siffler.

Pourtant, rien ne fait flancher le sourire plaqué sur ses lèvres peintes d'un rouge foncé. Par de larges élancées, elle traverse la foule semblant sourdes aux critiques. Ses lèvres ne se plissent pas une seule seconde. Sa confiance en elle semble inébranlable tant rien ne l'atteint. Puis le bruit de ses talons s'efface. Et seuls ses cheveux blonds flottent dans son dos. Et seul son parfum stagne dans son sillage.

Mademoiselle-la-populaire que même ses amies critiquent quand son dos est tourné. Mademoiselle-je-suis-une-femme donc je gagne le droit de me faire mater, de me faire siffler, de me faire insulter. Mademoiselle-je-montre-que-j'ai-confiance-en-moi donc qui peut se faire insulter, de toute façon rien ne l'atteint. Mademoiselle-je-porte-une-robe donc je donne l'autorisation aux autres individus de regarder en-dessous, de frôler ma peau en-dessous. Mademoiselle-je-suis-intelligente donc les autres peuvent copier les devoirs. Mademoiselle-je-suis-gentille donc ils peuvent se servir de moi. Non, jamais elle n'a donné toutes ses autorisations. Chacun l'utilise à leur guise. Tous ne font pas attention à ce qu'elle ressent.

Elle semble si confiante se voilant la face, ne voulant pas inquiéter ses proches. Mais peut-être qu'elle ne porte pas seulement ses lunettes noires pour protéger ses yeux du soleil de cette fin juillet, peut-être les porte-t-elle pour que personne ne sache qu'hier il l'a frappée ? Peut-être les porte-t-elle pour que personne ne voit la seule larme qu'elle s'est autorisée à verser quand le sixième homme de la journée s'est permis de passer ses doigts sous cette nouvelle robe qu'elle appréciait pour caresser sa peau ? Ou bien, peut-être est-ce pour les empêcher de voir ses yeux rougis de ses pleurs quand elle pense à toutes les remarques abjectes qu'elle s'est prise ? Ou alors ses yeux sont rougis de ses nuits d'insomnie puisque depuis maintenant deux mois elle n'ose plus dormir, pas près de lui, pas depuis qu'il lui a fait ça ?

Alors elle aimerait bien leur dire à tous ces gens qui l'observent de loin, tous ces gens qui l'insultent dans leur tête, tous ces gens qui l'envient, tous ces gens qui la touchent, elle aimerait leur hurler de prendre un peu sa vie. Elle aimerait qu'ils comprennent ce que ça fait de toujours devoir être la meilleure partout, elle aimerait qu'ils comprennent le stress qui l'habite chaque jour un peu plus. Elle aimerait qu'ils sachent ce que cela fait de se savoir utiliser parce qu'on ne sait pas dire « non », parce qu'elle pense qu'on lui rendra la pareille, elle aimerait qu'ils comprennent ce que ça fait d'être entourée de gens faux. Elle aimerait qu'ils comprennent ce que ça fait de se faire toucher et insulter à longueur de journée, comme si de rien n'était, juste parce que c'est une femme. Elle aimerait qu'ils comprennent ce que ça fait de vivre dans la peur constante, elle aimerait qu'ils comprennent ce que ça fait de se faire violer par la personne qu'on aime parce qu'elle n'a pas su entendre notre « non » étouffé, parce qu'elle n'a pas su voir les signes. Elle aimerait qu'ils comprennent tout ça. Mais elle sait qu'ils ne la comprennent pas.

Elle arrive face à son appartement. Son maquillage a coulé. Malade, elle en est malade de devoir entrer dans cette maison où il l'attend, dans cette maison où depuis quelques temps elle lui sert de pushing-ball vivant quand il a besoin de s'énerver. Elle sait qu'il est là au moment où elle ouvre la porte. Il y a ses chaussures retirées dans l'entrée et son veste accrochée sur le mur. Elle se retient de hurler. Elle remonte ses lunettes de soleil sur son front. Son bleu masqué toute la journée apparaît. Il vire au violet. Ses mains sont moites, affreusement moites. Elle les essuie sur sa robe.

Son sac à main pend sur son épaule. Elle enlève ses chaussures à talons. Elle voudrait arrachée cette robe qui lui plaisait pourtant tant elle se sent sale. Elle voudrait partir de doucher et rincer toutes les atrocités qu'elle a entendues aujourd'hui. Se laver de toutes ces mains qui ont touché son corps comme s'il n'était qu'un objet, se laver de tous ces mots qui ont frôlé ses oreilles et résonné dans sa tête. Malade, elle en est malade.

Elle s'avance dans la cuisine. Les mots des uns tournant en tête dans son esprit, les paroles des autres la tuant petit à petit. Puis, il est là. Dans le salon, juste posé sur le canapé. Rien est près pour le repas du soir. Il lit un journal, la télévision est allumée. Sur le mur blanc près du canapé, elle aperçoit une trace de sang. Son sang quand sa tête hier à cogner après qu'il se soit énervé. Sur le cuir du canapé, elle peut encore distinguer les traces de ses ongles qui tentaient de s'accrocher quand elle se débattait. Elle frémit. Puis elle les voit, près de lui, les deux bouteilles d'alcool vides. Sur le col de sa chemise, une trace d'un rouge à lèvres rose fushia. Elle veut vomir. Elle se recule jusqu'à la cuisine.

Elle l'a aimé, très fort, trop fort probablement. À une époque, il a dû aussi l'aimer. Mais aujourd'hui, et sûrement plusieurs autre fois, il en a aimé d'autres. Plusieurs femmes durant plusieurs nuits. Elle le sait. Elle sentait leurs parfums quand il la touchait. Il ne l'aimera plus jamais. Mais désormais il n'aimera plus personne. Actuellement, gît dans la cuisine dans son propre sang. Elle tient entre ses mains tremblantes ce couteau de cuisine si tranchant. Tellement tranchant qu'il a transpercé sa peau. Ses mains tremblent, son corps tremble. Elle l'a fait. Elle l'a tué. Elle n'a pas pu le supporter quand il s'est approché comme si de rien était. Elle n'a pas pu supporter quand il lui a enlacé les hanches par derrière et qu'il lui a soufflé qu'elle sentait bon. Elle n'a pas supporté son haleine d'alcool mêlée à un parfum capiteux et féminin qui n'était pas le sien. Et surtout, elle n'a pas pu supporter le moment où il a mis sa main sous sa robe, remontant le long de sa cuisse et qu'il a commencé à baisser sa culotte malgré son refus qu'elle a pratiquement hurlé.

Alors oui, elle l'a tué. Elle éclate en sanglots en se précipitant sur son corps. Le couteau tombe avec fracas sur le sol de la cuisine. Ses mains sont barbouillées de sang. Avec désespoir elle hurle, s'étouffant dans ses sanglots, tirant ses cheveux blonds qui en deviennent rouges par moment. Sa robe se gorge de sang, de son sang à lui. Elle se relève rapidement et compose le numéro des urgences.

Alors que les ambulances arrivent, elle se dit que c'était la fois de trop, le commentaire de trop, juste le petit trop. Néanmoins, elle savait que dans tous les cas, cette nuit, ça aurait elle ou lui. Et elle a choisi lui.

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