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La première chose que je fis, le lendemain, fut d'aller rendre une courte visite à Saliana. Nous avions eu notre lot de différents, bien sûr, mais elle avait été une bonne éducatrice. Par ailleurs, je comprenais à présent qu'elle ne me cachait rien sur le monde extérieur comme j'avais pu le croire à une époque. Elle était maintenue dans l'ignorance, comme nous tous.

Je la retrouvai devant l'abri dans lequel j'avais passé tant de temps à l'écouter nous expliquer tout ce que nous avions à savoir sur la quelbrass, le celba et les coutumes de notre communauté. Les premiers enfants ne tarderaient pas à arriver aussi fus-je brève. Je découvrais que je n'étais pas douée pour dire au revoir. Ce qui était assez normal, en fin de compte.

— Je suis venue te dire au revoir, Saliana, commençais-je.

À ma grande surprise, ma voix se fissura sur la fin. J'avais pensé faire mes adieux sans autre émotion mais il sembla que j'étais plus attacher à mon éducatrice que je ne voulais l'admettre.

— J'ai appris que tu allais enfin vivre ton rêve, en effet, me sourit-elle en retour. Je suis heureuse pour toi. Plus inquiète encore, mais heureuse. Je ne pensais pas qu'un jour tu serais autorisée à nous quitter. C'est une grande première et j'espère que tu es consciente de la chance que tu as ?

— Je suis consciente surtout que c'est grâce à mon père. Sans lui, j'aurais été sévèrement punie pour avoir entraîné Vernor avec moi et avoir manqué le faire tuer.

— C'est vrai aussi.

Il y eut un lourd silence. Aucune de nous ne sut quoi dire. Peut-être Saliana ne voulait pas me parler, considérant que j'étais une sorte de traîtresse. Mais j'avais appris à reconnaître lorsque je la décevais d'une manière ou d'une autre. Elle avait ce petit rictus qui tordait sa bouche aux lèvres fines. Cette fois, je ne lui reconnaissais qu'une vague mélancolie dans le regard.

— Je pense que nos chamailleries vont me manquer, déclara-t-elle, mettant fin à ce silence horrible entre nous.

— Ça m'étonnerait, pouffai-je. Et puis, Vernor reste là, lui. Tu auras encore l'occasion de le disputer pour nous deux.

— Je pense que sans toi, Vernor va s'assagir. Tu sais bien que tu es...

— La mauvaise graine ! finis-je en souriant.

Combien de fois m'avait-elle traitée ainsi ? Aujourd'hui, j'en étais nostalgique alors que j'avais toujours détesté cette comparaison.

— Si jamais tu repassais dans les environs, je me ferais une joie d'écouter les histoires que tu auras à raconter sur monde au-delà de la grande eau, en tout cas.

— Je gardes ça en tête, Saliana. Au revoir.

L'espace d'un bref instant, j'eus envie de la prendre dans mes bras. Mais je me décidais à la laisser là et reprendre ma route. J'étais encore assez confuse de cet échange. Nous n'avions élevé la voix ni l'une ni l'autre et elle m'avait encouragée à partir alors que toute ma vie, elle s'était opposé au simple fait de parler de l'extérieur du territoire. Mon père avait raison : les choses évoluaient.

Après Saliana, je rendis une visite encore plus brève aux parents de Vernor. Je ne les voyais pas bien souvent mais ils m'avaient élevée et partir sans rien leur dire m'aurait semblé injuste. Molak, le père de Vernor, était sur le point de partir pour sa tournée. Il était veilleur. Cette caste était composée d'une quinzaine d'entre nous et avait pour tâche de veiller à ce que nos celbas restent toujours en bonne condition pour nous accueillir. C'était eux qui construisaient les abris et les entretenaient. Ils vérifiaient l'état des sols et changeaient parfois des lattes de bois qui commençaient à craqueler. Enfin, ils nettoyaient les arbres des parasites, qu'ils soient végétaux ou insectes. C'était un travail difficile mais indispensable, selon le conseil.

Les yeux bleusWhere stories live. Discover now