16 - Maîtres et abominations

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Le Grand Maître.

Un titre pareil réclamait-il explication ?

— Oui, merci.

Bon, soit.

Les nobles de la Tour éternelle se regroupaient en différentes Maisons, chacune possédant un ou plusieurs étages attribués et une spécialité justifiant sa place. À leur tête, un Seigneur ou une Dame, nommés pour gérer tout ce petit monde et le représenter au conseil. Le supérieur des Seigneurs et Dames, président du conseil, dernier décideur des questions relatives à la Tour, s'appelait le Grand Maître.

— Qui tient le poste ? Un ami à toi, ou à Ascley ?

... La question n'avait pas de sens. Le Grand Maître était le Grand Maître, un point c'était tout. Nulle amitié ni inimitié n'entachait son jugement, son objectivité se voulait parfaite. L'unique raison pour laquelle on hésitait à s'en remettre à lui, c'était qu'on se sentait revenu à un âge inférieur, comme un enfant incapable de régler une dispute avec un camarade et forcé de s'en remettre aux nourrices.

S'ajoutait à cela que le jugement du Grand Maître était l'ultime décision ; si celle-ci ne convenait pas aux parties, elles ne pouvaient plus la faire changer.

Malgré la menace, Nathanaël de Luz, privé de tout autre recours pour libérer sa famille et lui-même de l'infamie, grimpait en élévateur les étages vers la salle du conseil.

À ses côtés, son cousin Abigaël, nouveau Seigneur de la Maison Luz, seul capable de lui donner l'accès au conseil et d'envoyer paître les gardes sur leur chemin. En l'air, ou en-dessous, ou encore ailleurs, la présence aussi fraîche qu'ébouriffante du sylphe Angeline ; une protection supplémentaire au cas où Sarh aurait décidé de la leur faire à l'envers.

Bien entouré, Nathanaël s'autorisa le plus satisfait de ses sourires.

Abigaël poussa les deux portes du conseil d'un coup ; la salle était vide, sauf pour le Grand Maître qui reposait sur son habituel fauteuil gigantesque et noir, surplombé de ce qui ressemblait moins à une couronne qu'à un ornement de plafond qui lui serait descendu jusque sur les yeux. La voix sèche et cassante du maître de la Tour retentit dès leur arrivée :

— Monseigneur, Monsieur. Je me doute de la raison de votre venue. Veuillez prendre place.

Nathanaël se souvint à la dernière seconde que le protocole ne lui permettait pas de s'asseoir mais de se tenir debout derrière son maître de Maison. Il ravala sa fierté et se fléchit nonchalamment sur le siège d'Abigaël.

— Bien. Vous souhaitez mon départage sur cette horrible affaire. Je vous écoute

Nat chuchota ses récriminations à l'oreille du Seigneur de Luz, comme le protocole l'exigeait. Abigaël les répéta :

— Monsieur de Luz, alors Monseigneur de Luz, a été enfermé en isolement complet dans une cellule pourvue d'un mirage attaquant son vertige notoire, sans procès, à la suite d'un accident dont il ne conserve pas le moindre souvenir. Peu importe l'accident, il s'agissait d'un châtiment arbitraire, cruel et disproportionné. Il a duré six mois, et s'il n'a duré que six mois, c'est parce que monsieur de Luz a saisi l'occasion de s'enfuir. Notons que la Garde, sous les ordres de son Commandant le Seigneur de Sarh, a manifesté pendant toute la durée de cette fuite son intention de ramener monsieur de Luz dans ladite cellule, et donc de prolonger ledit châtiment. Nous demandons réparation.

— Et quelles réparations avez-vous proposées à Gabriel d'Ascley ?

— Et qu'a-t-il demandé ?

MirageWhere stories live. Discover now