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Lorsque je quittai l'abri de Credil, mon père était toujours là. Assis sur une branche, trempé. La pluie ne semblait pourtant pas l'incommoder et il me regarda m'approcher avec lenteur. J'étais restée longtemps avec Vernor. Mes larmes avaient séché et je m'étais calmée. À son sourire triste, je sus qu'il avait deviné que j'avais pleuré. Mes yeux me trahissaient bien trop souvent sur ce sujet. Il eut cependant la courtoisie de ne faire aucune remarque et se contenta de me demander ce que je comptais faire à présent.

— Quand ? répliquai-je surprise de la question. Maintenant, demain ou dans la vie ?

Il pouffa.

— Commençons par tout de suite.

— Je vais aller manger. Mon estomac est en pleine rébellion.

— Tu veux du finsc ? fit-il en me tendant une lamelle de viande.

Cette fois, le morceau de bête ne dégoulinait pas de sang et je me laissai tenter sans hésitation. En croquant dans la chair, je perçus une saveur différente de la veille. La goût était bien plus fort et la viande plus difficile à mâcher. En réalité, je doutai même, l'espace d'un instant, qu'il s'agissait de la même viande. Je suppose que cela se lut sur mon visage car mon père me sourit avant de prendre la parole.

— La viande change de goût en fonction du temps qui passe, m'expliqua-t-il alors que nous marchions vers le centre du territoire. Après un certain temps, elle devient immangeable, comme les plantes. Mais les plantes tiennent bien plus longtemps en vérité.

— Tu veux dire que tu m'as donnée de la viande pourrie ? m'insurgeai-je.

— Non, au contraire. C'est aujourd'hui qu'elle est la meilleure. Si tu redescends avec moi, mes gars auront fumé une partie de la viande et tu pourras goûter une autre saveur encore. La viande est tellement meilleure que la quelbrass.

— Puisque tu en parles, repris-je en croisant le regard de Saliana à qui je souris sans même y penser. Quand vas-tu repartir ?

Mon père s'arrêta tout net et me jeta un regard inquiet.

— Tu ne viens pas ?

Il se plaça face à moi et me dévisagea. Pour ma part, je regardais par-delà son épaule. Saliana et Elona faisaient la leçon aux quelques enfants venus les rejoindre aujourd'hui. Je repensais avec mélancolie aux nombreuse journées que j'avais passés sous cet abri. D'abord avec Saliana seule, puis Elona l'avait rejointe. J'avais toujours cru qu'elles nous cachaient des choses. Des grands secrets sur ce qui se passait à l'extérieur du territoire. Je réalisai en découvrant leurs regards apeurés vers mon père qu'elles ignoraient tout du monde extérieur. Elles nous avaient enseigné en toute bonne foi. Ainsi ne devais-je pas regretter ces longs sabliers passés à rêver plutôt qu'à les écouter. Elles ne savaient rien ! Elles n'auraient jamais dû être éducatrices.

— Je veux venir, répondis-je enfin à mon père. Mais je veux prendre le temps de dire au revoir à Vernor en sachant qu'il va guérir. C'est mon ami, comprends-tu ? Si tu dois partir tout de suite, alors...

La fin de la phrase ne vint jamais. Je ne voulais pas rater cette chance, en réalité. Mon père le compris et acquiesça en silence.

— Ça peut attendre demain. Je ne lève pas l'ancre avant plusieurs jours d'ailleurs. Nous devons faire le plein de provisions. En revanche, je ne resterai pas sur votre territoire après demain. Si tu as besoin de plus de temps, je peux te l'accorder, disons... deux jours tout au plus. Mais je ne parviendrai pas à rester sain d'esprit ici.

Je lui souris. Je comprenais tout à fait ce qu'il voulait dire. J'avais cru, moi aussi, pendant un temps que je ne serais pas capable de vivre sur le territoire. La vérité était que c'était chez moi et que partir, maintenant que c'était possible, me coûtait plus que je n'étais prête à l'admettre.

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