24 - Cher cerveau

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Berlin

D'un côté, Marco m'appelle quasiment tous les jours, essayant très fort de se faire pardonner.

De l'autre, Christophe s'assure tous les jours que je vais bien, par texto ou par e-mail.

Même si j'ai toujours préféré communiquer par écrit, je comprends à présent Marco quand il dit qu'il aime entendre les intonations. J'aimerais connaître celles de Christophe quand il s'inquiète pour moi, quand il veut savoir comment je vais. Je veux surtout savoir ce qu'il pense vraiment quand il m'encourage à être moins sévère avec Marco.

« Pourquoi tu le défends ? »

« Parce que je ne veux jamais te voir souffrir. »

Ce serait tellement plus simple si je l'aimais, ce Christophe...

Je passe quelques jours à Berlin avec Paul, entre tourisme le jour, restaurant le soir et lecture la nuit. Je me donne des vacances de danse, aussi. C'est apaisant, une ville étrangère où on ne comprend rien même si quasiment tout le monde parle anglais, où on ne connaît personne, où tout le monde se fout de savoir si on zouke à l'horizontale ou pas.

— Et devenir indépendante ? demande Paul.

Son truc à lui, c'est le branding. Si j'avais voulu avoir un coach, ce serait lui, et encore, il n'a pas son diplôme.

— Tu es pénible, lâché-je en plantant ma fourchette dans ma dose de frites au curry.

— Tu sais ce que tu devrais faire ? continue-t-il. Créer un compte Instagram.

Je ne vais pas lui demander pourquoi, il va me le dire.

— Avec ce compte, tu montrerais le vrai toi, tes voyages, tes sorties, tes livres aussi, façon ceux qui manquent de tuer les gens.

Qu'est-ce que je disais.

— Il faut que tu sois sur les réseaux en tant que toi-même, parce que ta page sur Facebook ne t'appartient pas. Et si tu en crées une autre, on se demandera pourquoi, alors qu'Instagram c'est très innocent.

J'avale tranquillement ma bouchée en toisant mon frère.

— En gros, tu veux que je prépare un coup d'état, résumé-je.

— Ce n'est pas un coup d'état. Les déclarations d'indépendance demandent de la préparation en amont.

Je me mets à rire et cède bien trop vite :

— Je veux bien tester Instagram, mais pas du tout pour les mêmes raisons.

— C'est déjà un pas. Quand tu verras que j'ai raison, ce sera aussi facile que baisser un interrupteur.

— Tu as déjà pensé travailler pour Hugo ? Tes compétences y seraient appréciées.

— Jamais de la vie. Ce n'est pas le gars le plus facile à vivre, il se croit mon père.

Paul n'avait que deux ans au départ de notre géniteur, et Hugo a pris son rôle très au sérieux. S'il a l'impression d'être notre père, je pense que ce n'est pas du tout volé.

— Il a ses raisons, éludé-je.

— Je ne suis pas ingrat, me rassure Paul. J'ai juste besoin qu'il me laisse respirer.

— Et je te comprends.

Il esquisse un demi-sourire avant de terminer son dîner. Mes frères se ressemblent uniquement au visage, Hugo doit faire le double du poids de Paul rien qu'en muscles. Et cette différence physique se traduit également dans leurs personnalités. Si Hugo peut se montrer plus dur, Paul déteste ça. Paul ne jure que par l'indépendance.

— Passe-moi ton téléphone, s'il te plaît, demande-t-il.

Dans mon cas, l'indépendance passe par Instagram, apparemment.

Je lui tends l'engin, désabusée. En moins de cinq minutes, il me crée un compte, me trouve une photo de profil — moi qui lis sur le Champ-de-Mars — et trouve la première publication — moi qui lis au parc de Tiergarten. On sent comme une ligne éditoriale qui se dégage et on vient tout juste de commencer.

Enfin, « on »...

Paul me repasse le téléphone.

— Écris une histoire sous la photo. En anglais et en français.

— Euh...

— Tu peux dire que ton incroyable petit frère t'a obligée a créé ton compte et tu peux le remercier, aussi.

— Tu ne veux pas écrire toi, plutôt ? rétorqué-je.

Il esquisse un sourire à peu près maléfique qui me fait aussitôt changer d'avis.

— Je vais me débrouiller...

Pour le restant de notre séjour à Berlin, je me la joue Instagrammeuse. Je m'abonne à tout un tas d'écrivains et lecteurs, et m'en inspire pour mes propres photos. Paul s'est donné un droit de regard, et moitié de mes clichés sont mis à la poubelle sans autre forme de procès. Je prends des photos des endroits où nous allons, parfois mon frère me prend en photo. Pendant que je lis. Dans le tram ou dans le métro, le matin pendant le petit déjeuner, après le déjeuner dans un parc. Cette ligne éditoriale n'est pas vraiment compliquée, finalement.

Christophe a un compte.

Christophe est des premiers à me suivre.

Christophe laisse le tout premier commentaire.

« Il te manque des photos de Pérols. Il m'est d'avis que tu doives refaire le voyage bientôt. »

Cher cerveau, est-ce que tomber amoureuse de Christophe est envisageable ? Je sais qu'il a quatre enfants de trois femmes différentes, et cela montre un certain niveau d'instabilité, mais au moins je suis au courant, il n'y aurait pas de mauvaises surprises en cours de route.

Lol.

Zouk Love #wattys2019Where stories live. Discover now