22 - Le gouffre du Boudoir

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— Alors, ton week-end ? me demande Maeve en s'appuyant à ma table.

Je ne quitte pas les écrans des yeux, mais je sens un léger changement climatique au niveau de mes joues.

— Excellent tant que ça a duré, éludé-je.

Maeve tire sur mon fauteuil et le fait pivoter pour lui faire face. J'ai un sursaut de surprise.

— Tu ne vas pas t'en tirer comme ça ! décide-t-elle.

Sans me laisser le temps de réagir, elle pousse mon siège jusqu'à la cuisine où se trouvent déjà — fallait s'y attendre — Ninon, Audrey et Ramatoulaye. My Lord of the Rings, le gouffre du Helm.

— Oh la...

Je veux me lever, je n'aime pas la position dominée par quatre esprits retors, mais Ninon me retient par les épaules.

— Quoi ? m'écrié-je. Vous voulez des détails ?

— Évidemment ! répond Audrey en levant les yeux au plafond.

— Quel genre de détails ?

— Tous ! lâche Ninon.

— Dans vos rêves ! répliqué-je.

Et cette fois-ci, je parviens à m'extirper de la poigne de Ninon.

— Et même dans vos rêves, ça ne se passe pas comme ça, ajouté-je, bien trop vite pour mon propre bien.

— Comme ça comment ? demande Audrey.

— Il zouke parfaitement, éludé-je, pressée d'en finir.

— Oui, non, mais, ça, on le sait déjà, s'impatiente Maeve.

— Il zouke parfaitement à l'horizontale.

Toutes les quatre ouvrent grand les yeux, comme si elles essayaient de visualiser la chose. Je récupère mon fauteuil.

— J'ai du travail, moi.

Je me dépêche de quitter la cuisine en poussant mon siège avant qu'elles ne me harcellent une nouvelle fois, mais je sais que je vais devoir tenir bon encore un moment.

— Besoin d'aide ? demande Alex, au bureau d'en face.

— Si tu veux servir de garde du corps, j'accepte volontiers, réponds-je en m'asseyant.

Je devrais tourner trois chroniques aujourd'hui, mais je vais laisser ça pour demain. Je ne suis pas une bonne actrice, après tout, et ma tête, en ce moment... Je reçois un texto de Christophe et souris tristement. Il a veillé sur moi tout le week-end.

« Comment tu te sens ? »

« Moins mal que samedi. »

« Ravi de le savoir. »

« Et toi ? Ça va ? »

Marco m'appelle. Encore. Et je suis sur le point de l'ignorer — encore —, mais avant que je ne fasse mon doigt glisser sur le bouton rouge, la voix d'Alex se fait entendre :

— Je ne sais pas ce qu'il s'est passé pendant ton week-end, Simon, mais écoute au moins ce qu'il a à dire. Après, tu peux lui raccrocher au nez si ça te chante.

Il ajoute un haussement de sourcil à la noix — depuis qu'on lui a dit qu'il avait des allures de Dwayne Johnson avec des cheveux, il pousse la comparaison un peu trop loin —, ce qui enlève toute gravité à son discours pourtant raisonnable. La sonnerie s'arrête avant que je ne fasse pourtant un choix.

— Il va rappeler, de toute façon, fait Alex. Et à ce moment-là, prière de répondre.

Je reprends l'écriture de mes chroniques en boudant, mais quand Marco rappelle, je m'empare de mon téléphone et quitte la rédaction.

— Oui, Marco ?

— Petula ! s'écrie-t-il avec soulagement.

— Qu'as-tu à me dire ? demandé-je sèchement.

— Je suis désolé. Je n'ai pas voulu te cacher ma fille, je ne pourrais pas cacher ma fille. Elle est la prunelle de mes yeux.

— Elle est la prunelle de tes yeux et à aucun moment, en trois semaines, tu n'as pu trouver une brèche ? Toutes ces heures au téléphone ? Toute une soirée au resto ?

— Je n'ai pas su. Petula... Je ne sais pas comment te prouver que je n'ai jamais voulu cacher Rosalie.

Je regarde la rédaction à travers les portes en verre ; Maeve et Audrey discutent ; Ninon et Ramatoulaye boivent leur thé devant le poste de cette dernière ; Alex se lève avec des vinyles et un paquet de feuilles.

— Je ne sais pas non plus, murmuré-je. Je suis au boulot, il faut que j'y aille.

Je raccroche sans attendre et inspire profondément. Ça ira mieux demain. Je jette un dernier coup d'œil à l'écran de mon téléphone par habitude et vois un message non lu de Christophe, reçu pendant le premier appel de Marco.

« Ça va. Pollock se porte bien également. »

Je veux en savoir plus sur « Pollock », mais pas tout de suite, ce qui en dit long, vraiment très long, sur mon état.

« Et comment vont tes enfants ? »

Le temps qu'il réponde, je suis à nouveau à ma place en train de programmer les chroniques de cette semaine sur le site.

« Avec leurs mères respectives. Je les récupère tous ensemble pour deux semaines, un des jumeaux et la grande ne s'entendent pas, ça va être très intéressant en haute mer... Je regrette déjà l'idée de passer les vacances à bord d'un voilier. »

« Ne me dis pas que tu vas t'inspirer de tes enfants pour Pollock ! »

« Ils m'en voudraient davantage encore. »

« La prochaine fois, emmène-les chez Disney. »

Zouk Love #wattys2019Where stories live. Discover now