17 - Tiens-moi compagnie

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Quand je termine ma lecture, l'heure est bien avancée. Cette fois-ci, le héros — ou plutôt l'anti-héros — se fait rattraper par la justice. Avec Christophe, on ne sait jamais comment cela se finit, ce qui fait que lorsqu'on tourne la dernière page, on a des courbatures à force d'être tendus. 

Je range la liasse parfaitement, la repose sur la table basse avec le crayon. J'ai retrouvé quelques coquilles que je me suis dépêchée de signaler, et maintenant, c'est fini. Il est quasiment 21 heures et j'ai l'impression d'être vide. Je ne sais pas comment je vais dormir, cette nuit.

Je descends avec mes « yeux bioniques » à la recherche de mon hôte. Il est assis sur la marche qui donne sur le jardin, les yeux fermés. Je pose mon attirail sur le canapé et le rejoins en essayant de ne pas trop faire du bruit. Je m'assieds à ses côtés, respire ce parfum de fleurs mêlé au chlore de la piscine. Christophe se tourne vers moi sans me regarder, sans piper mot. Ce silence me dit bien plus que toute autre phrase qu'il pourrait prononcer, ses confidences de la journée semblent lui peser et je n'aime pas cette lourdeur qui s'est installée entre nous.

Non, ne pas aimer est un euphémisme, je déteste ça.

— Je vais passer une mauvaise nuit, je le sens, réponds-je à sa question muette.

Christophe esquisse un sourire et me regarde enfin.

— Sadique, lâché-je en secouant la tête.

— Si tu as un cauchemar, crie et j'accours.

— Tu es sûr ? demandé-je, méfiante. Parce que c'est bien beau de parler de Picasso, mais en vrai, ce n'est pas très ragoûtant, ton affaire !

— Et c'est pour ça que tu m'adores.

— Je suis maso, que veux-tu que je te dise ?

Il rit doucement et remonte ses genoux pour y poser ses coudes.

— Je peux en lire un autre ? demandé-je avec une expression enfantine.

— Dans un an.

— Quelle cruauté !

— Je suis sadique, tu es masochiste, c'est le mariage parfait, non ?

Je grimace, scandalisée.

— Il ne fallait pas lire aussi vite ! s'amuse-t-il.

— Tu es ravi que ce soit le cas !

Son sourire s'agrandit.

— Je le suis, confirme-t-il. Alors, qu'as-tu pensé de l'histoire dans son intégralité ?

— Je termine toujours indécise, je ne sais pas si je dois être ravie que Paul ait été capturé, ou juste triste de ne pas l'avoir vu s'échapper.

— C'est un assassin, me rappelle Christophe.

— Tu me ferais pardonner un accusé ! Je le vois comme si c'était un chiot abandonné sur le point d'être euthanasié.

— Il est tout sauf un chiot.

— C'est un loup-garou, plutôt. Un criminel reste un criminel, même si je le vois comme un chiot que j'aimerais recueillir. Il est tridimensionnel, il n'est pas une caricature du mercenaire qui suit aveuglément des ordres. Il est brillant, cultivé. Il suffit de penser aux tableaux qu'il représente, la plupart est inconnue du grand public. À aucun moment tu ne t'es dit que tu ne pouvais pas le rendre sympathique ou juste humain ? Que tu ferais des gens pardonner des sociopathes ?

— Je milite contre les antagonistes sans relief. Habituellement, ils sont méchants, donc forcément ils doivent être détestés. On ne pense pas à leurs motivations, à leurs rêves, à leur vie, à leur enfance. Je n'ai pas envie de libérer tous les délinquants qui sont en prison, attention, je n'ai pas envie qu'on s'attendrisse. Je veux juste que ce soit réel. Un antagoniste n'a pas été créé de l'argile. Il a été né. Il a grandi. Il a été aimé par ses parents, par sa famille. Je ne suis pas psychologue ou sociologue ou anthropologue, je suis juste un observateur de l'espèce humaine. Et parfois, je suis bien content de vivre en ermite.

Zouk Love #wattys2019Where stories live. Discover now