15 - Présence en pointillés

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Je ne sais pas combien d'heures se sont passées, mais la moitié des feuilles se trouve sur le canapé à côté de moi. Je me suis débarrassée de mes espadrilles et ai posé les pieds sur la table basse. J'ai le vague souvenir de Christophe qui a apporté un pichet de limonade fraîche où flottaient des glaçons et des rondelles de citron vert dont j'ai bu tout un verre sans quitter l'histoire des yeux.

— Il est bientôt l'heure de préparer à manger, m'annonce-t-il soudain.

— J'ai presque fini ! me plains-je.

Il étudie la liasse sur mon giron et sourit. Je soupire dramatiquement, pose les épreuves sur la table en deux paquets distincts et bien ordonnés — pour une fois —, et je me lève.

— C'est très cruel, ton karma te mordra les fesses, bougonné-je.

— Si ce n'est que les fesses, s'amuse-t-il.

Je suis contrariée, j'ai pourtant un autre travail qui m'attend et Christophe est bien un gentleman à me le rappeler. Il est un trop bon client. 

Je vais récupérer mon matériel dans ma chambre — enfin, ma chambre — et le rejoins au rez-de-chaussée. J'installe ma caméra principale — Hitchcock de son petit nom — sur le trépied en face du bar que je contourne pour ajouter le micro-cravate sur la chemise de Christophe. Il sent le savon et le chlore, c'est un mélange qui me rappellera toujours Pérols et l'été. Et lui. Surtout lui. Je cache le gadget dans son col et frôle sa peau sans le faire exprès. J'ajoute ensuite la seconde caméra — Tarantino — sur son propre trépied sur le bar pour suivre la préparation du repas. Après les dernières vérifications et derniers réglages, je m'installe et lance le tournage avec la télécommande.

À ce stade, Christophe est un habitué de ma façon de faire : je laisse les machines tourner et si une révélation doit venir, elle viendra et je m'en occuperais pendant le montage. Je n'ai pas de questions préparées à l'avance même si, en arrivant chez quelqu'un, je connais mon sujet par cœur. Je ne suis pas le genre première de la classe comme Maeve, mais je n'en suis pas loin, surtout quand le sujet en question m'intéresse comme lui m'intéresse.

Christophe se met à préparer deux daurades avec dextérité, passant les doigts sur la peau pour vérifier qu'il n'y a plus d'écailles. J'aime le poisson, mais je n'aime pas le toucher. Voir Christophe faire est hypnotisant.

— Tu ne veux pas m'épouser ? demandé-je soudain.

Ma question le prend par surprise. Il me dévisage, perplexe, avant d'enduire les daurades d'huile d'olive et de glisser des rondelles de citron dans leurs ventres vidés.

— Je suis un mauvais compagnon, Petula, répond-il au bout d'un moment.

Si je m'attendais à une réponse de ce genre... Il ne m'appelle jamais par mon prénom, ce qui rend la chose bien plus grave.

— Tu serais malheureuse avec moi, ajoute-t-il.

Et si je m'attendais à ressentir un si grand pincement au cœur à cette révélation !

Il se lave les mains avec du savon et du citron avant d'enfourner le poisson, prend un torchon et revient se placer devant moi, un sourire triste dessiné sur les lèvres.

— Tu n'as peut-être pas trouvé la bonne personne, tenté-je. Tu es drôle et attentionné et généreux, tu viens me chercher à la gare alors que tu détestes les attroupements, tu me prépares à manger et à boire...

— Disons que j'ai envie que tu écrives une bonne chronique de ce roman, élude-t-il.

Je fronce les sourcils et me souviens des caméras.

Zouk Love #wattys2019Lisez cette histoire GRATUITEMENT !