14 - Triton, c'est mieux que le roi Arthur

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Le bruit d'un plongeon me réveille, le lendemain matin. Même si je sais parfaitement qu'il s'agit de Christophe, je quitte le lit et m'approche de la fenêtre. J'écarte les stores et jette un coup d'œil en contre-bas.

Le corps bronzé de mon hôte se détache de l'azur de l'eau, il porte un slip de bain noir. Je me mordille les lèvres. Je ne devrais pas rester là comme une voyeuse, mais vu d'en haut, le spectacle est saisissant. Christophe est bâti en V, ses épaules sont larges et musclées alors que ses hanches sont étroites. Quand il s'appuie sur le rebord de la piscine pour en sortir, j'ai l'impression de voir une scène façon James Bond.

Je recule et lâche les stores, rouge de honte à l'idée d'être aperçue. Mais j'ai quel âge ?! Je file prendre une douche, enfile ma jupe gitane bleue et blanche, avec un débardeur blanc et des espadrilles jaunes. Je fais un chignon comme je peux, puis descends sans me presser. Je n'ai aucune idée de l'heure qu'il est, mais j'ai faim et, plus important encore, je dois lire un roman aujourd'hui !

J'arrive dans la grande pièce à vivre en même temps que Christophe. Il se frotte les cheveux avec une serviette de bain et... je détourne le regard aussitôt en toussotant. Je ne suis pas prude pour un sou — ça se saurait —, mais le voir en slip tout mouillé, c'est pas mal indécent.

— Bonjour, bredouillé-je.

— Bonjour ! me salue Christophe. Tu es debout tôt.

Je risque un coup d'œil dans sa direction ; il a enroulé la serviette autour de ses hanches, mais son torse est très...

— J'ai très bien dormi, dis-je. C'est si paisible par ici que je suis tentée de venir squatter tout l'été, tout le printemps, tout l'automne, et peut-être même tout l'hiver.

Il éclate de rire et se dirige vers la cuisine.

— Tu viens quand tu veux, ma belle. Tu n'as pas besoin d'invitation.

— Je ne veux pas te déranger, lâché-je, les yeux sur son dos fort.

— Tu ne me déranges jamais, c'est même le contraire.

Il se retourne et je plaque un sourire innocent sur mes lèvres. Le silence qui suit m'indique qu'il n'est pas aveugle pour un sou mais qu'il peut faire semblant pour notre confort aux deux.

On appelle cela de la galanterie, aussi.

— Des croissants ? Du pain de campagne ? J'en ai acheté tout à l'heure. Avec du beurre au sel de Guérande et de la confiture de fraises, un café et un jus d'orange, je pense que c'est une belle façon de commencer la journée.

Accompagné d'un triton, oui, c'est très bien...

— Je prends tout, merci, dis-je en prenant place au bar.

Mais aussitôt posé mes fesses sur le tabouret, la honte me tombe dessus.

— Besoin d'aide ? proposé-je aussitôt.

— Non.

C'est catégorique. Je ne vais pas insister, de toute façon. L'odeur du café envahit tout le rez-de-chaussée tandis que Christophe coupe de belles tranches du pain de campagne.

— Que veux-tu faire aujourd'hui ? me demande-t-il.

Je hausse un sourcil. Vraiment ? Il me jette un coup d'œil et rit.

— Question inutile, j'ai compris, s'amuse-t-il. Mange, je reviens.

Je trépigne d'impatience à l'idée qu'il va récupérer le précieux du jour et j'ai du mal à cacher ma déception quand je me rends compte qu'il est juste parti se doucher.

— Quel accueil ! ironise-t-il.

Je rougis de plus belle. Habillé et sans tapuscrit, c'est tout de suite moins intéressant et incroyablement malpoli.

— Puisque tu as fini, accompagne-moi donc, suggère-t-il en se servant une tasse de café.

— Tu ne manges pas ? m'inquiété-je.

— J'ai déjà mangé. Je ne pensais pas que tu te lèverais aussitôt.

— Cette réputation que tu me fais, bougonné-je.

Il lève la main libre pour s'excuser.

Je le suis à l'étage et il me guide vers son antre : le grenier. Les étagères basses entourent toute la pièce, la partie supérieure des murs sont couvertes de bouées de sauvetage de tous les âges et de cordes. Il y a deux canapés blancs couverts de plaids au centre, autour d'une table basse carrée où s'accumulent des livres de tous les formats et de tous les genres. Les ouvrages s'empilent et se chevauchent dans les étagères et par-dessus. Dans le seul espace libre entre deux fenêtres se trouve un meuble haut avec l'ordinateur portable de Christophe ; l'imprimante, les dictionnaires et encyclopédies sont posées en vrac sur l'étagère la plus proche. Ce que j'aime chez cet homme, c'est qu'il a le même sens de l'organisation que moi.

Alors que je regarde tout autour de moi comme si c'était la première fois, Christophe pose un tapuscrit flambant neuf sur la table basse. Je me retiens de justesse de me jeter dessus comme une affamée. Christophe me tend un crayon.

— Si jamais..., élude-t-il avec un sourire innocent.

Je m'esclaffe.

— Je viens de comprendre pourquoi tu m'invites à ce stade-là ! Tu veux de la main d'œuvre gratuite !

— Jamais de la vie ! se défend-il, faussement outré.

— Tu as bien de la chance que j'aime ton travail à ce point, rétorqué-je en récupérant le crayon.

— Et moi ? M'aimes-tu ?

Je le dévisage une seconde — une seconde de trop — avant de me laisser tomber sur le canapé et attraper la liasse.

— Uniquement quand ça m'intéresse, lâché-je.

Je vais lire le roman d'un des plus grands vendeurs du pays avant tous les grands critiques littéraires de tous les grands journaux sérieux, avant même l'impression dudit bouquin. À côté de tous ces grands qui se croisent et se recroisent à Saint-Germain-des-Prés, je ne suis personne, qu'une collégienne qui se prend pour une universitaire. Malgré tout cela, malgré ce complexe d'infériorité qui m'afflige parfois, j'ai cet immense privilège d'être là, chez Christophe Sanz, pour lire ses épreuves non corrigées.

— Est-ce qu'il y a des gens dépecés et recollés ensemble ? questionné-je en lisant le titre, L'Homme qui voulait devenir Picasso.

— Tu n'as qu'à lire.

— Alors c'est un oui, décidé-je. On ne peut pas vouloir devenir Picasso sans recoller les choses là où il ne faut pas...

Je pose la première page à côté de moi, puis me tourne à nouveau vers Christophe qui est toujours là, debout au milieu de la pièce, comme s'il attendait quelque chose.

— Tu ne vas pas me regarder lire, n'est-ce pas ? le taquiné-je.

Il esquisse un sourire embarrassé.

— Je me cherche quelque chose à faire.

— Tu sembles nerveux, m'étonné-je.

— C'est que je le suis ! Tu es la première personne à lire tout ça au-delà de mon éditrice. Et de la correctrice, bien sûr.

— Et je n'en reviens toujours pas... C'est un immense privilège, Christophe.

— Je ne suis pas le roi Arthur, non plus, plaisante-t-il, gêné.

— Je n'ai jamais voulu le rencontrer, lui...

Zouk Love #wattys2019Where stories live. Discover now