Chapitre 23 - Partie 2 - Fillip dans sa tour

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Pierre lisait au coin du feu, confortablement installé dans les fauteuils du salon. Il se délectait de son nouveau super pouvoir – acquis au prix de nombreuses heures passées à soigner Alix de son exposition aux radiations – : se trouver seul dans cette pièce, avec un livre de la bibliothèque à laquelle il avait maintenant accès.

Le jeune homme, locataire captif depuis plus de six mois, avait à présent l'autorisation de se rendre dans la majeure partie du bâtiment et, comble de son bonheur, il semblait avoir enfin gagné la confiance de ses hôtes, voir leur reconnaissance. Pas plus tard que le matin même, Naola était rentrée d'une nuit au pub avec une méchante morsure dans le dos – Dans le dos ! Enfoiré de longues dents ! Pourquoi pas sur le cul aussi ? Je lui aurais fait bouffer ses canines à ce connard ! – et elle était venu le trouver – lui ! – pour qu'il la soigne ; ce qu'il avait fait avec beaucoup d'application.

Pour passer le temps, il s'abîmait dans l'étude d'ouvrages médico-magiques à l'épaisseur défiant la raison. Il aurait pu apprécier la quiétude de l'instant, soulignée par le charmant crépitement du feu et sa douce chaleur, mais il savait qu'elle n'était que façade. Les habitants du manoir se préparaient à entrer en guerre, et, comme pour appuyer cette réflexion Mattéo et Xavier apparurent et s'affalèrent dans les fauteuils alentour, haletants.

Le premier descendit un grand verre d'eau, mis à sa disposition par le webster toujours aussi discret, le second se saisit d'une coupe de vin blanc bien fraîche. Pierre révoqua l'ouvrage de la bibliothèque pour qu'il se range dans son étagère. Mattéo ne plaisantait pas avec ça...

« Encore à vous entraîner sur le sortilège ? demanda l'Héliade.

— Encore et toujours. »

Depuis que leur maître s'était vu enseigner le maléfice favori de Fillip par Mordret, ses deux élèves le pratiquaient sans relâche. Ils servaient de cobaye au contre-sort élaboré par l'Once, une tâche harassante qui mobilisait toute leur énergie et les laissaient exténués.

« Qu'est-ce que sont en train de faire vos doubles ? demanda Pierre.

— Des pompes.

— Et moi je cours. »

Le principe de l'enchantement se révélait d'une simplicité théorique affligeante : Fillip était constamment multiple, plusieurs corps, plusieurs esprits, parfaitement séparés et indépendants, à l'exact opposé des charmes de dissociation classique. Lorsqu'Alix usait – et souvent abusait – de ses doubles, elle divisait sa magie et partitionnait sa concentration tout en partageant immédiatement dégâts et émotions avec ses diverses projections.

Dans le cas de Fillip, une version autonome de lui devait se trouver à l'abri, dans un lieu inconnu, alors que l'autre – ou les autres – incarnait le Leader de l'Ordre. Si la doublure subissait un dommage, elle annihilait sa douleur d'un enchantement, et se révoquait elle-même. Si l'une des doublures mourait, elle disparaissait, tout simplement.

« Ce mec est un surhomme, souffla Xâvier. Je ne sais pas comment il fait pour tenir comme ça vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Après cinq heures, je suis complètement mort... Je ne peux même plus... »

Le sorcier posa sa paume droite sur son entrejambe et leva doucement la main dans un sifflement approprié, puis esquissa des mouvements de bassins équivoques. Pierre rit de bon cœur.

« Avoue que si tu le pouvais, tu t'arrangerais pour voir deux personnes en même temps, renchérit l'Héliade.

— À vrai dire, le simple sort de dédoublement habituel est bien mieux pour ça. Avec le nouveau sort, je suis obligé d'attendre d'être redevenu un pour ressentir le plaisir des deux clones. Alors qu'avec le sort de dédoublement classique... Merlin ! Que c'est bon d'être dans deux personnes en même temps ! Très difficile, en termes de timing, mais quand tu doubles viens... Le pied !

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