RUBY (42 ) - 26 FÉVRIER 2042

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Je toque à la porte, le ventre noué par l'angoisse. Comment mes parents vont-ils m'accueillir après toute cette histoire ? C'est mon père qui ouvre. Il me semble plus vieux que dans mon souvenir. En me voyant, il se fige comme face à un fantôme.

— Salut, papa, dis-je d'une toute petite voix.

Je sais, c'est naze, mais sur le moment je ne trouve rien de mieux. Oh, et puis zut, c'est aussi un peu sa faute si je n'arrive pas exprimer mes émotions. J'ai manqué d'exemples pendant mon enfance.

Mon père reste silencieux. L'espace d'un instant, je redoute qu'il me ferme la porte au nez. Mais alors que les larmes me montent aux yeux, il m'attire contre lui. Je me laisse faire, paralysée par la surprise. Il ne m'a pas prise dans ses bras depuis... Je ne m'en souviens même plus. Le visage enfoncé dans sa chemise, plongée dans son odeur de savon, j'ai de nouveau six ans. Des fontaines coulent maintenant sur mes joues. Mon père me caresse doucement le dos. Je suppose que lui aussi ignore quoi dire dans une situation pareille, mais ce n'est pas grave. Parfois, il n'y a pas besoin de mots pour que les sentiments circulent.

Les cris de Tommy mettent fin à cet instant de communion. Mon père soupire et me lâche.

— Rentrons avant que les voisins nous fassent une crise, dit-il en s'écartant pour me laisser passer.

En entrant dans l'appartement, j'ai une impression bizarre. Rien n'a bougé et pourtant tout me parait différent. Je me rends compte que c'est moi qui ai changé. La Ruby qui vivait ici n'existe plus.

Les hurlements de Tommy s'intensifient, mais mon père reste là à me fixer en silence comme s'il avait peur que je disparaisse de nouveau s'il clignait des yeux.

— Je peux ? demandai-je en désignant la porte de la chambre du bambin.

Mon père haussa les épaules, le regard lasse.

— Bien-sûr, tu es chez toi.

Chez moi... Ces mots resonnent étrangement à mes oreilles. Cela faisait une éternité que je ne m'étais senti chez moi nulle part. Mais maintenant, ma maison c'est partout. Il suffit que Sammy soit avec moi. Je souris en pensant à lui. J'ai hâte de le retrouver, mais d'abord il me reste quelque chose à faire. En revenant à la réalité, je me rends compte que mon père me fixe avec une drôle d'expression sur le visage.

— Cela faisait longtemps que je ne t'avais pas vu sourire ainsi, me lança mon père. Tu sembles... apaisée.

— C'est le cas. C'est grâce à Samuel et à tout mes nouveaux amis. Il faudra que je te les présente.

— Je serais ravie de les rencontrer. Surtout ce garçon qui parvint à rendre ma fille si heureuse, ajoute-t-il avec un clin d'œil complice.

C'est à mon tour de dévisager mon père. S'est-il métamorphosé pendant mon absence ? Ou était-ce moi qui n'arrivais pas à voir qui il était avant ? Un nouveau hurlement de Tommy, plus fort encore que les précédents, nous ramène à l'instant présent. Je me dirige vers l'origine du vacarme. Tommy est dans son lit, le visage tout rouge d'avoir trop pleuré. Je m'approche et nous nous observons en silence, comme les étrangers que nous sommes. Mes parents n'étaient pas les seuls à vivre avec le fantôme de Polly. Moi aussi. J'ai grandi en idéalisant cette fille que je n'avais pourtant jamais connue, rendant son absence responsable de tous mes problèmes. Mais j'ai un petit frère maintenant. Tommy est bien réel, lui. Et je peux être pour lui la grande sœur que j'aurais tant voulu avoir. Nous pouvons devenir une vraie famille et j'y ai ma place.

Avec délicatesse, je prends l'enfant dans le berceau. Il semble un peu surpris au début et me fixe de ses grands yeux mouillés.

— Tout va bien, petit frère. Je suis là pour veiller sur toi, maintenant, je lui murmure tout bas.

Ma sincérité doit transparaître dans mon regard, car l'enfant s'apaise. Je continue de le bercer. Sentir ce petit être tout contre moi, c'est merveilleux. Et dire que j'ai refusé de m'en approcher depuis sa naissance comme s'il s'agissait d'un produit dangereux qui risquait de me contaminer. Si j'avais su...

J'entends la porte d'entrée s'ouvrir. Le bruit dérange Tommy qui se remet à chouiner. J'accentue un peu le mouvement de balancier de mes bras en lui chuchotant que tout va bien ce qui met aussitôt fin à la crise.

— Je suis rentrée. Tu as réussi à endormir Tommy. C'est...

En me voyant, ma mère se fige.

— Ruby est rentrée, lui indique mon père.

Comme s'il ne s'était pas rendu compte. Ma mère fait un pas dans ma direction avant de s'arrêter, indécise. La vérité me frappe en pleine figure. Ma mère a peur de moi. Il faut dire que je ne l'ai pas épargné ces dernières années. Je me suis même montrée complètement infecte avec elle. Je lui ai balancé des horreurs que je regrette aujourd'hui. J'espère qu'elle me pardonnera et qu'on pourra repartir sur de nouvelles bases.

— Papa, est-ce que tu peux prendre Tommy, s'il te plaît ?

Il hoche la tête et récupère l'enfant. Celui-ci proteste un peu, mais déjà mon père l'emmène en dehors de la pièce.

— Allez, petit père, laissons ces dames se retrouver.

Je reste seul avec ma mère, cette femme qui m'a mise au monde, mais avec laquelle je n'ai échangé que des cris et des insultes depuis des années. J'ai l'impression de la voir pour la première fois. Je n'avais jamais remarqué avant à quel point on se ressemblait. Cela explique peut-être certaines choses.

— Tu as l'air d'aller bien, me dit ma mère sans réduire la distance qui nous sépare.

— Toi aussi, maman. Tu as l'air d'aller mieux.

Elle hausse les épaules, méfiante.

— J'essaye de tenir le coup. Ce n'est pas facile tous les jours, surtout avec ta disparition...

Elle se tait brusquement, redoutant sans doute d'en avoir trop dit, que je le prenne comme un reproche et que je mette en colère. Et c'est probablement ce qu'il se serait passé quelques mois plus tôt. J'étouffe un rire nerveux. Mon dieu, j'étais totalement ingérable, une vraie furie. Ma mère me fixe d'un air inquiet. Elle doit se demander si je ne suis pas devenue folle. Je me calme et m'approche d'elle.

— Je suis désolée, maman. J'étais en colère et je t'ai rendu responsable de tous mes malheurs, mais j'ai compris beaucoup de choses. Cela ira mieux maintenant.

Elle reste un instant silencieuse puis les larmes lui montent aux yeux et elle m'attire contre elle. Je repense à Samuel et aux autres habitants des souterrains. Il y a quelques mois, j'en voulais au monde entier, je ne voyais pas l'intérêt de continuer à vivre... Aujourd'hui, je considère chaque jour comme un cadeau, une chance de tout recommencer de zéro, de devenir une meilleure personne.

— Tout ira bien, répété-je. Tout ira bien. 

Le pays des enfants parfaits ( En cours de réécriture)Là où vivent les histoires. Découvrez maintenant