Chapitre 1 - La proposition

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La proposition



En y réfléchissant bien, Samuel ne regrette que deux choses dans sa vie.

La première, c'est d'avoir rencontré son ami d'enfance, Frank, alors qu'ils fréquentaient le même collège. Sans Frank, il n'aurait pas atterri à l'endroit où il se trouve aujourd'hui : il n'aurait pas commencé à écrire, il n'aurait pas arrêté, et il n'aurait pas repris des années plus tard. Mais cette rencontre dans une salle de classe le jour de la rentrée n'était pas de son fait à lui, il ne s'agissait que d'une succession d'événements passés, une réaction en chaîne qui les avait conduits tous les deux ici et pas ailleurs, et Sam n'y peut rien. C'est comme ça, et puis c'est tout.

La deuxième chose, c'est d'avoir accepté la proposition de Christelle Bergès, directrice de la prestigieuse maison d'édition Alfred Kelmann : un contrat et un à-valoir à cinq chiffres pour la parution de son roman Les Larmes d'Aquarius.

Ça, en revanche, c'est entièrement de sa faute. Et à son grand regret, Les Larmes d'Aquarius est un succès mondial.

Sam y songe à cet instant précis, alors qu'il fume sa vingtième cigarette de la journée sur le trottoir devant la librairie dans laquelle il donne une séance de dédicaces. Il l'aime bien, cette boutique, il a l'habitude d'y piocher ses lectures depuis des années, et il trouvait logique d'achever la deuxième partie de sa tournée de promotion ici car les vendeurs le connaissent bien. D'ailleurs, ils étaient très enthousiastes lorsqu'ils ont appris la parution des Larmes d'Aquarius un an et demi plus tôt ; quelle surprise de découvrir que ce client régulier était en fait l'auteur du moment, celui que tous les éditeurs s'arrachaient ! L'auteur en vogue, lui, ne s'attendait pas encore à ce qu'un tourbillon infernal traverse sa vie tranquille quelques mois plus tard. Il a acquiescé et partagé leur enthousiasme sans se rendre compte qu'une drôle de bête venait de refermer ses griffes sur lui.

Aujourd'hui, on voit son visage partout à la télé et dans les journaux. Son livre quitte à peine la tête des ventes du pays alors qu'il a paru il y a un peu plus d'un an, et sa tournée a duré presque aussi longtemps. C'est lorsqu'on l'a invité au JT du dimanche soir sur la 2 que Sam a commencé à freiner des quatre fers, parce que, bon, il était temps d'arrêter de déconner. Impossible pour lui d'affronter les caméras et le direct à une heure de grande écoute. Sam est un introverti doublé d'un ancien timide qui a appris à se soigner avec les années, mais il reste encore des choses insurmontables.

Il tire une dernière taffe de sa cigarette avant de l'écraser. Plus il est stressé et plus il fume, et plus son humeur est morose... Et le temps n'arrange rien. Car il pleut depuis des jours : une pénombre feutrée s'est abattue sur la ville, nuages gris et bas masquant le soleil et noyant les feuilles mortes tombées sur les trottoirs détrempés. Le froid précoce pour un mois d'octobre augure un hiver plus rude encore, bien que personne n'en soit réellement sûr. Certains météorologues ont annoncé un redoux tandis que d'autres ont prétendu l'inverse et prévoient de terribles tempêtes de neige, le tout dans une drôle de cacophonie médiatique. Sam aimerait que les derniers aient raison, car la neige lui manque.

Accroché sur la vitrine de la librairie envahie de livres et d'albums de bandes-dessinées, un panneau clame sa venue pour l'une des dernières dédicaces de l'année ; on y voit la couverture du roman, son nom écrit en grand – Samuel Hugo –, et son portrait, ici en noir et blanc, qui occupe un bon tiers de l'affiche. Son éditrice, Christelle, tenait absolument à ce qu'il passe devant l'objectif d'un photographe professionnel, parce que « c'est le lot de tous les grands écrivains ». Sam s'y est plié avec réticence. Qui savait ce qui allait sortir de cette séance photo ? L'un de ces portraits ridicules d'auteurs qui prennent la pause, les uns lançant un regard inquisiteur au lecteur, les autres penchant leur tête sur le côté d'un air inspiré ? Par chance, le type qui s'est occupé du cliché a fait du bon boulot. Le portrait est sobre, élégant sans en faire des caisses, et Sam parvient même à s'y trouver pas trop mal, pour une fois : costume noir et chemise blanche, mâchoire carrée, cheveux rasés, barbe de trois jours, et surtout les yeux perçants d'un bleu très clair. Une version sublimée de lui-même, en quelque sorte. L'un des défauts qu'il trouve à cette photo, c'est qu'on la voit désormais partout depuis des mois, et il ne peut plus la supporter.

Midnight CityWhere stories live. Discover now