9 - Trop de danse et trop peu de baisers

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Lundi arrive trop tôt, bien trop rapidement. Je suis de retour à la rédaction, l'esprit encore embrouillé par trop de danse et trop peu de baisers, et je dois faire face à la cinquantaine de livres qui encombrent mon espace.

Travailler pour Boudoir est un peu comme avoir un chèque-cadeau illimité à dépenser dans sa librairie préférée. Même si je suis loin de faire l'audience des rubriques mode de Ninon, fitness ou recettes véganes, mes chroniques littéraires — écrites et filmées — et mes interviews d'écrivains font de jolis chiffres sur le site et sur YouTube. Ils sont suffisamment convaincants, du moins, pour que les maisons d'édition soient extrêmement généreuses avec moi : non seulement je n'ai plus eu à acheter un seul livre depuis quatre ans, quand j'ai débuté, mais en plus, je suis invitée à des rencontres exclusives avec des écrivains internationaux, à des réunions avec les maisons qui nous présentent leurs catalogues en avant-première en plus de propositions à participer activement à certains événements littéraires.

En résumé, c'est le travail de rêve pour une consommatrice de mots comme moi !

Le grand inconvénient de toute cette générosité reste les forteresses de livres qui manquent de m'ensevelir. Comme je ne peux pas vendre les livres que je ne peux pas — et soyons très honnêtes, parfois je ne veux pas — garder, je les emmène dans l'association d'insertion de ma mère qui se construit une bibliothèque digne de ce nom. Le souci est que je dépends de mes frères pour me débarrasser de tout ceci et en pleine matinée en semaine, c'est compliqué. Si j'appelle l'un d'eux maintenant, le risque qu'ils me raccrochent au nez est assez élevé...

Si je veux prendre le train vendredi l'esprit tranquille, je dois rédiger une demi-douzaine de chroniques ainsi que leurs scripts, me filmer, et terminer le montage de l'interview de la romancière gothique Lucy Skye. J'aurais déjà dû commencer depuis une demi-heure, et je suis encore là.

— Tu es sûre de ton coup, là ? s'inquiète Ninon avec une pile de revues sous le bras. S'il y a un tremblement de terre, on risque de tous y passer.

— Drôle.

— Je dis ça, je dis rien, lâche Ninon en repartant en direction de son bureau.

Il faut vraiment que je fasse quelque chose à propos de l'expansion régulière de mon bordel, mais qu'est-ce que je suis censée faire ? Prendre tous les jours cinquante exemplaires avec moi dans le métro pour encombrer ma chambre ? Plus encore que qu'elle ne l'est maintenant ? Je pose les mains sur ma tête et bouge le nez, en espérant que la sorcière bien-aimée du peuple n'ait pas menti à ce sujet, mais rien ne se range.

— Zut !

— Simon !

Je me renfrogne en entendant Audrey. Elle a beau être mon amie, elle est surtout ma rédactrice-en-chef, la fondatrice de Boudoir, ma patronne. C'est elle, l'autorité maximale, autant ne pas l'énerver, pas un lundi matin après un pont.

— Qu'est-ce que tu fais plantée là ? me demande-t-elle.

— Je cherche un moyen de ranger ça...

— À la bonne heure !

Je grimace à nouveau. J'ai toutes les qualités nécessaires pour être une chroniqueuse suivie par des dizaines de milliers d'abonnés sur les réseaux : je suis sincère dans mes choix et dans mes opinions, je suis rapide et vais droit au but, je suis diplomate et observatrice, je suis efficace et méticuleuse.

Mais mon organisation a besoin d'un séminaire.

— Tu voulais me voir ? demanda Audrey, les yeux sur une des tours en équilibre précaire.

Je sursaute en me souvenant pourquoi.

— Oui !

Audrey fronce les sourcils devant ma réaction suraiguë.

— Christophe m'a invitée chez lui pour lire les épreuves de son prochain roman !

— Christophe Sanz ? Il est toujours célibataire, lui ?

A priori, lâché-je, perplexe. Pourquoi ?

— Et vous n'avez jamais...

— Simon a des vues sur le gars du bal des pompiers, intervient soudain Maeve qui écarte son siège de son bureau pour nous parler. Ce pauvre Christophe va poireauter encore un peu, trois ans de plus, trois ans de moins...

Je m'empourpre en deux secondes.

— Ah bon ? s'intéresse Audrey.

— Après le bal de mercredi et le concert de jeudi, Simon est allée danser avec lui vendredi, ajoute Maeve avec un air de conspiration. Au Mojito !

Les yeux d'Audrey s'écarquillent. Sérieusement, mêler amitié et boulot est une très, très, mauvaise idée !

— Eh bien dis donc ! s'étonne-t-elle.

— C'est vrai qu'il est beau, soupire Ninon.

Si je ne mets pas le holà à la conversation tout de suite, d'ici trente secondes, c'est toute la rédaction qui va se mêler de ma vie sexuelle.

— Est-ce que je peux mettre ça sur le compte du Boudoir ? demandé-je avec tout le professionnalisme dont je suis capable. Christophe, je précise !

— Tu veux qu'on paie pour tes rendez-vous amoureux ? me provoque Audrey.

— Si c'est filmé, tu acceptes ?

Elle se met à rire.

— Ça marche. J'ai peut-être quelque chose pour toi à la Rentrée, d'ailleurs.

— Quelque chose... comment ? m'enquiers-je, curieuse, en plissant les yeux.

— Je négocie encore, et si je réussis mon coup, je suis sûre que tu appelleras ta première fille « Audrey ».

— À ce point ? m'étonné-je.

— Tu vas ériger un autel en mon honneur.

My Lord of the Rings, maintenant je suis curieuse ! C'est loin, septembre !

— La Rentrée littéraire commence en août, me rappelle Audrey en me faisant un clin d'œil.

— Je suis en vacances pendant un bon bout d'août !

Elle s'éloigne en sifflotant, ravie de son petit numéro.

— Simon ? fait Maeve.

— Hein ? réponds-je distraitement.

— S'il te plaît, ne t'exclame jamais « Lord of the Rings » devant Marco l'Accro, hein.

Je me renfrogne et me tourne vers mon amie.

— C'est vraiment une très mauvaise assonance, rétorqué-je.

Et je ne vais surtout pas lui dire que c'est trop tard pour le reste.

Zouk Love #wattys2019Lisez cette histoire GRATUITEMENT !