Milestones

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Ana
Tueurs d'anges



— Tu dois t'en aller, lui dit Chad.

Il la supplie, en réalité. Et c'est pour cette raison qu'Ana cède à sa demande. Elle ne veut pas, mais la détresse dans les yeux de celui qu'elle prenait pour un ami décide pour elle.

— Je suis désolé, ajoute-t-il sans la regarder.

Elle ne répond pas. Elle se contente d'observer Chad dans la pénombre de la grange tout en cherchant à faire taire le fracas de son cœur qui se brise, de retenir la vague de terreur qui la menace ; peut-être que c'est à cet instant qu'elle a commencé à ne plus rien ressentir, songera-t-elle plus tard. À éteindre sa trouille, sa colère, jusqu'à sa propre voix.

— Je pourrai te conduire à Knoxville si tu veux, lui propose-t-il. J'ai trouvé du carburant l'autre jour, ça suffira pour faire l'aller-retour.

En guise de réponse, Ana prononce un simple « OK » qui lui demande toute la volonté dont elle est capable. Le soulagement s'affiche sur le visage de Chad, tant que la jeune femme songe qu'elle a fait le bon choix.

Pas pour elle, non. Pour lui et son épouse Judy, et leurs deux garçons.

— Tu me laisses combien de temps ? interroge-t-elle quand elle peut parler sans trembler.

— Le convoi quitte Knoxville dans quatre jours.

— D'accord.

Au moins, Ana n'aura pas à faire le trajet à pied. Elle aurait dû partir le jour même dans ce cas-là.

— Ah, et... s'il te plaît, ne dis rien à Judy, reprend Chad. Dis-lui que tu t'en vas de ton plein gré. Elle m'en voudra, sinon.

Et il n'assume pas, avec ça.

— Ne t'inquiète pas, soupire Ana. Je ne dirai rien.

Elle s'en fiche, en réalité. Ça n'a plus d'importance. Après tout, chacun traite avec sa peur, chacun la gère comme il peut ; Chad ne fait qu'essayer de protéger sa famille. Pas d'elle, non, mais du reste du monde. Des pillards, des anges, de la colère de Dieu.

De toute façon, Chad n'a jamais été un ami. Ce n'était qu'une étape. Rien de plus.



Ana l'a rencontré le deuxième jour, alors qu'elle avait quitté Nashville.

Elle y a fait escale pendant son road-trip américain, la fin d'un voyage long de deux mois passé dans des cars bringuebalants, avançant au gré du hasard. Ce périple, elle avait mis un an à se le payer. Une pause bienvenue dans sa petite vie bien morne faite de boulots de merde et de désillusion. Elle se sentait étriquée en France ; elle espérait que les grands espaces des États-Unis lui permettraient de faire le tri dans ses rêves, dans ses idées, dans ses perspectives d'avenir, mais elle n'y a pas trouvé ce qu'elle cherchait. Ce pays ne lui correspond pas, voilà tout. Trop grand, trop incompréhensible parfois... Elle ne regrette pas d'y être venue, mais elle se rend compte à présent qu'il ne s'agissait que d'une parenthèse. Elle devait rentrer chez elle.

Elle n'en a pas eu le temps : c'est à Nashville qu'elle a vécu le 18 janvier 2016, une terrible gifle qui l'a ramenée à la réalité.

La catastrophe, le souffle qui a ravagé les maisons et les immeubles, un beau matin. Les corps sans vie partout, pris dans des carcasses de voiture ou réduits en cendre. Le silence dans les rues.

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