9.Ezra♠

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Et postée à ma fenêtre, je l'observe, marchant le long de ma rue. Avant d'arriver au coin il s'arrête et se retourne. Je me cache de suite derrière le mur, honteuse. Fermant les paupières, je prie pour qu'il ne m'ait pas vu, pour qu'il ne se soit pas retourné à cause de mon regard posé sur lui. Lorsque j'ose à nouveau regarder à l'extérieur, il n'est plus là, la rue est vide. Je m'assois sur le rebord de ma fenêtre et laisse tomber ma tête contre. Je regarde vaguement le mobilier m'entourant, ce même mobilier sur lequel ses yeux se sont posés. Je repense à mon cœur faisant un bond dans ma poitrine...

les larmes coulent, silencieuses, roulent sur mes joues pour s'éclater contre la moquette. Des mots qui s'enchainent, qui portent leur trace. Si seulement je pouvais totalement me souvenir du passé...

Je me rend dans la cuisine, la cuisinière étant dans sa chambre, il est de mon ressort de préparer à manger le soir. Elle descend au bout d'une petite demi-heure, attirée par l'odeur des plats. Elle me gratifie d'un sourire lorsque je la sers et je prends bien soin de faire comme si je ne l'avais pas remarqué, allant reposer la casserole sur le meuble derrière moi, pour ne pas encombrer la table. Le repas, comme tous les autres maintenant, est silencieux et nous laisse le temps de rester attentifs aux bruits des couverts sur les assiettes, une harmonie assez intéressante lorsque l'on a que ça à écouter. Une fois le dîner terminé, j'attends patiemment que ma grand-mère ait complétement fini pour commencer à débarrasser et poser les plats dans le lave-vaisselle. Contrairement aux autres soirs, elle ne se lève pas de sa place. Bien au contraire, elle reste assise sur sa chaise, mains jointes, à attendre que je finisse. Ce n'est que lorsque je me tourne enfin vers elle qu'elle prend finalement la parole :

- J'aimerais que tu retournes en cours demain.

Je m'y attendais.

- Pas de problème.

Puis je monte à ma chambre, la laissant se délecter du silence calme de la salle à manger, sans moi.

"La souffrance de l'emprisonnement réside dans le fait que l'on ne peut, à aucun moment, s'évader de soi-même."Abe Kobo




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Lorsque je rentre dans la salle de cours, je vais présenter mon mot d'excuse au professeur de philosophie. En voyant l'intitulé problème personnel, il me scrute de ses yeux.


- J'espère que ce n'était pas trop grave.
- Non.


Une telle question ne mérite aucune réponse et je suis déjà bien aimable de prendre la peine d'y porter un minimum d'intérêt. Qu'il s'occupe des problèmes qu'il peut avoir de son côté et nous en reparlerons après. La tristesse, ça ne se partage pas, ça se vit, c'est tout. Et la compassion, très peu pour moi.

Mon stylo glisse sur ma feuille à une vitesse folle et je m'étonne moi-même d'arriver autant à me concentrer aujourd'hui. J'écoute avec attention le professeur, je note soigneusement mon cours, j'aurais même presque envie par moment de prendre la parole :

- On aura beau satisfaire nos désirs, d'autres naîtront à nouveau, remplaçant ainsi les anciens. C'est un cycle perpétuel.
- Mais monsieur.


La voix de Cheryl coupe soudainement le débit de parole rythmé du savant. Je soupire d'avance:

- C'est faux, on ne peut pas considérer cette définition du désir comme universelle.
- Plaît-il ?


Le professeur semble abasourdi que l'on puisse remettre en cause son cours :

- En d'autres mots, je pense qu'il est possible de ne plus rien désirer, surenchérit Cheryl.

C'est à ce moment que je remarque le coup d'œil que me lance sa voisine et que je comprends que sa prise de parole est visée. Logique, un serpent sans venin n'est plus un serpent :

- Je peux vous donner un exemple si vous voulez, dit-elle en relevant légèrement le menton, d'un air suffisant.
- Faites, faites.


Le prof va s'asseoir derrière la chaise de son bureau et plante son regard dans celui de la blonde attendant sa prise de parole :

- Imaginez... Une fille, par exemple, qui ne trouve plus aucun intérêt à la vie, pour qui tout est dépourvu de sens, tout est.... Décoloré, disons-le comme ça. Elle n'aura plus aucun désir. Je m'explique : rien n'attirera particulièrement son attention car elle regarde le monde autour d'elle d'un œil détaché et vide. Quelque soit l'objet. Comme elle n'attend plus rien de la vie, communément on dirait qu'elle désire mourir. Mais ce serait faux, car la mort au fond elle ne la désire pas, elle le voit juste comme un échappatoire. Dans ce cas ça relèverait plus d'un besoin car désirer ,c'est vivre et cette fille ne vit pas, elle survit.

Tout le monde reste bouche bée devant le discours de Cheryl, car pour la première fois de sa vie et surement la dernière elle a dit quelque chose d'intelligent et réfléchi. Elle se tourne vers sa camarade et toutes les deux échangent des messes basses, je peux presque lire sur les lèvres de l'autre fille un « Vas-y » :

- J'aimerais rajouter quelque chose, juste une petite réflexion, ça n'a pas vraiment à voir avec le fait que l'on puisse ne pas désirer.


Toute la classe est pendue à ses lèvres. Si ces mots avaient appartenu à une autre, auraient-ils fait aussi grande impression ?

- Si cette fille arrivait à mettre fin à sa vie, elle prouverait sa lâcheté. Peut-être même se suiciderait-elle parce qu'elle comprendrait qu'une vie sans désir n'a aucun sens. Qu'elle mène une existence sans sens.

Et sur ce, elle se met à pouffer avec sa copine, tandis que toute la classe se met à murmurer. La prochaine fois que vous voulez être discrets, essayez d'avoir des coups d'œil visés plus discrets. Je devine sans peine, d'après le soudain intérêt que me portent mes camarades, que la fille sans désir n'est autre que moi, et que cette existence sans sens ne se traduise que par ma petite personne.

Dois-je être flattée que Cheryl me porte de l'intérêt au point de s'intéresser et de réfléchir à ma triste condition ou devrais-je la féliciter d'avoir autant de suite dans les idées ? Alors je peux faire comme d'habitude, l'ignorer et essuyer sa remarque. C'est pourquoi, lorsque ma main se dresse vivement au-dessus de ma tête, moi-même je me trouve dépassée par la tournure des événements. Deux gars du fond de la classe s'esclaffent, enfin de l'animation, c'est ça ?

Pourtant lorsque ma voix s'élève au-dessus du bruit de la salle, tout n'est plus que silence :

- Je ne suis pas d'accord.

- Excusez-moi mademoiselle McCarty mais je dois reprendre mon cours, il sera temps des débats pendant la pause si vous le souhaitez.
- Je ne vois pas pourquoi Cheryl aurait le droit à prendre la parole et pas moi.

Et sur ce, je me lève de ma place, pour que mon discours marque le coup. Et en effet, la plupart sont plus que surpris, entendent ma voix pour la première fois. Le professeur doit être le plus dépassé par la situation, il se tient devant moi, ne sachant que faire, doit-il répondre à mon impertinence ou faire justice et me laisser parler au même titre que Cheryl ? Je ne lui laisse pas plus le temps de cogiter, je n'aime pas rester au centre de l'attention trop longtemps.

Me tournant, je plante mon regard dans celui de la blonde. Et à ce moment, je me sens puissante, parce que je dois baisser le regard pour la regarder, étant donné qu'elle est assise, parce que je la surplombe et que dans ce rapport de force, je m'en sors à mon avantage. Si je m'y prends bien, ma prise de parole peut même avoir plus d'impact que la sienne :

- Tu désires forcément quelque chose. Si tu veux, nous pouvons reprendre ton exemple, il a l'air de tant te tenir à cœur.

Son regard reste planté dans le mien, elle n'attend qu'une chose, que je flanche. Ce qui n'arrivera pas :

- Cette fille donc, qui reste insensible à tout autour d'elle, ne va pas comme tous les autres le pourraient, désirer quelque chose de futile et de superficiel. Elle aura appris à voir à travers les choses leur vraie valeur, ne croyant plus en rien, elle aura su apprendre au moins une chose, ne pas se fier à l'apparence, ne pas accorder plus d'importance à une chose qu'elle ne le mérite.

Elle sait remettre tout élément à sa juste place. En fermant donc les yeux sur l'extérieur, elle les a ouverts sur elle-même, au-delà d'une introspection, elle s'est sondée. Elle a découvert qu'elle est une personne normale et qu'elle aussi possède son désir suprême, son bien absolu. Pour tout être humain, le bien absolu c'est le bonheur, n'est-ce pas ? Et bien, pour elle aussi ce bien suprême existe, et elle aussi voudrait l'atteindre. Sauf que depuis que sa vie a basculé, elle a compris que ce bien absolu ne s'acquiert pas tout seul, elle a compris que certaines circonstances te le rendent inatteignable. Alors ce désir se meut en un autre, plus profond.

Je vois bien au regard de Cheryl qu'elle ne comprend rien à ce que je raconte, qu'elle ne voit pas où je veux en venir. Et je crois que moi-même, je suis en train d'ouvrir les yeux sur quelque chose de capital, au moment même où je parle je réfléchis en fait à voix intelligible :

- Ce désir se manifeste sous la forme d'une lueur, un dernier espoir on pourrait dire. Elle espère peut être qu'une personne lui apporterai cette lueur, c'est son dernier espoir, c'est celui qui la tirera de là.

Je crois que j'ai perdu la moitié de mes auditeurs, certains méditent encore sur mes paroles et d'autres en rigolent avec leurs amis parce qu'ils n'ont tout simplement rien compris.

Cheryl quant à elle a finalement très bien compris, je le vois à l'expression sur son visage. Et je me sens encore plus puissante parce que je lis sur ses traits que je lui fais peur. C'est alors que je remarque qu'une feuille circule entre les rangs depuis le début du cours, elle est arrivée et restée bloquée à la table juste devant la mienne pendant nos deux petits discours. De ma place, j'arrive à discerner les deux premières phrases d'en-tête : Une petite fête chez Cheryl ce week end, ça te dit ? Alors note ton nom sur cette fiche. Bisous.

Sans savoir pourquoi j'arrache la feuille de la table devant moi, je prends mon stylo bleu et tout en bas de la liste note « compte sur moi. Ezra ». Me redressant je tends la feuille à Cheryl qui de ce fait est obligée de se lever pour venir la chercher. Sans sciller, elle s'approche et avant que le prof ne nous demande, autoritaire, de nous rasseoir, me sort un : 

- C'est gentil de te joindre à nous.

Juste entre amoureux |●TERMINÉELà où vivent les histoires. Découvrez maintenant