Chapitre 22 - Partie 2 - Les plans d'Esther

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La main posée sur un orbe vert, Amalia parlait un dialecte qu'elle ne connaissait pas. L'artefact traduisait ses pensées et enchantait ses cordes vocales, ses lèvres et sa langue pour prononcer l'Océanien aussi bien qu'un natif.

De retour au magistère depuis le matin, elle peinait à trouver quelle urgence traiter avant les autres. Cette négociation en particulier concernait les échanges d'informations entre la Grande Océanie et la Fédération et n'accumulait que trois jours de retard... trois jours qui leur coûterait sans doute l'accord. Tout le service était prévenu : la Magistre était d'une humeur exécrable. Même si elle avait fini par se résigner à sa mise à pied, ces deux semaines de vacances forcées non anticipées l'obligeaient à tenir un rythme de reprise des plus soutenus.

Lorsque son mémorigami se colora en violet pâle, Amalia suspendit néanmoins la réunion avant sa fin, son attention toute entière dirigée sur la nouvelle urgence qui s'annonçait.

Fronçant les sourcils, Amalia Elfric déplia la petite note que le hérisson de papier venait de régurgiter sur ses feuilles. Le Magistre Régent de Perm lui imposait un rendez-vous. Son collègue, avec qui elle entretenait une mésentente toujours aussi affichée, mettait pourtant un point d'honneur à ne jamais lui envoyer personne...

Elle pinça les lèvres, prise au piège de son propre bureau. L'enfoiré s'était arrangé pour la prévenir au dernier moment, à dessin, bien évidemment. Elle ne pouvait pas se permettre d'annuler ou de décaler l'entrevue dans cette situation et devait se préparer à une rencontre politique à l'aveugle. Tout ce qu'elle savait, c'est qu'elle aurait affaire à une femme.

La Régente nettoya d'un geste vif tout ce qui trônait sur son bureau, matérialisant à la place une théière infusée du thé le plus mauvais qu'elle n'ait jamais goûté. Elle attrapa l'anse en céramique dorée pour servir elle-même deux verres en pyrex fin, puis leva la tête vers son invitée qui passait déjà la porte... Amalia écarquilla les yeux et s'immobilisa complètement. L'eau chaude n'atteignit jamais la tasse.

Esther Cromwell, en guise de salut, lui adressa un sourire poli et s'installa dans le fauteuil qui lui faisait face. Elle posa une petite sacoche en cuir noir, au sol, à côté d'elle. L'élégant porte-document s'assortissait parfaitement avec la veste droite, un peu stricte, mais très bien coupée, qu'elle portait. Une tenue sobre, éloignée des extravagantes robes de soirée qu'elle pouvait arborer lors des galas où la magistre avait, officiellement, pu la croiser. La fille aînée de la Grande famille Cromwell venait pour négocier, c'est du moins ce que penseraient tous ceux qui l'avaient vue traverser le magistère.

« C'est aimable de me recevoir aussi rapidement, madame Elfric, commença-t-elle d'un ton tout à fait charmant.

— Rassurez-vous, cette amabilité n'est pas de mon fait », répliqua Amalia d'une voix calme.

D'un geste de la main, la Magistre ferma la porte de son bureau et la verrouilla. Les deux femmes se dévisagèrent sans rien laisser paraître de leurs émotions.

Amalia, pourtant, doutait de la meilleure façon de réagir à cette situation. Si elle n'avait été focalisée sur ce qu'elle risquait de perdre à cause d'Esther Cromwell, sans doute aurait-elle admis qu'elle ne s'était jamais retrouvée devant une fédérale si douée en mentalisme ; et sans doute Esther devait-elle penser la même chose.

Toutes deux se rendaient parfaitement compte du danger que représentait l'autre.

Amalia monta le maléfice de confinement et les sortilèges de défense de son bureau à leur maximum, bien décidée à ne pas laisser s'échapper cette chance de reprendre l'avantage. Une bulle se créa autour d'elles : personne n'entrerait, personne ne sortirait.

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