Chapitre 22 - Partie 1 - Les plans d'Esther

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Xâvier avait ses habitudes parmi les restaurants de la Capitale. De la gargote où parier trois Dens sur le résultat d'un bras de fer à l'hôtellerie aux couverts réputés et hors de prix, il adaptait son choix de table à l'amant⋅e avec qui il prévoyait de passer la nuit. Il jetait néanmoins souvent son dévolu sur une auberge simple à la décoration sans fioriture. Il en tutoyait le patron qui ne proposait qu'un seul menu – renouvelé chaque jour et toujours excellent. Le borgne pouvait compter sur la discrétion du tenancier et de son personnel pour ne pas ébruiter, ou même commenter, la variété et le nombre de ses conquêtes.

Installé à une petite table ronde, non loin du chaleureux poêle à bois qui servait parfois à cuisiner certains plats spéciaux, Xâvier sirotait l'apéritif de la maison en lisant un livre poche. Il savourait tout autant le cocktail que le résultat de l'âpre négociation avec Mattéo pour sortir le banal ouvrage du Manoir. Son rendez-vous travaillait dans la bibliothèque publique Fédérale de la Capital. Le blond comptait sur ce centre d'intérêt commun pour transformer leur amour des lettres et du vieux papier en une passion autrement plus charnelle.

« Ton plan cul de la soirée s'est désisté », lâcha une femme en s'asseyant en face de lui.

Xâvier, sans relever le regard, identifia l'adversaire. Il activa son concentrateur majeur et son cache-œil brilla. Un long filin, incrusté sous sa peau, étincela pour rejoindre sa main droite. Il la leva et mit Esther Cromwell en joue, sans bouger de sa place. Il eut le réflexe de ranger le livre dans son sac univers : Mattéo ne lui aurait pas pardonné une perte, même face à Adélaïde.

« Qu'est-ce que tu fais là ? », souffla-t-il, défenses mentales au plus hautes et visage fermé.

La jeune femme se redressa, présenta ses mains en évidence et fit apparaître une fiole de sérum. À gestes très mesurés, elle la posa sur la table, entre eux, et la désigna d'un signe du menton.

« Je te dois des excuses. »

Le borgne, sans baisser le bras, attira le sérum à lui de l'autre main. Il le déboucha, le huma, y appliqua une petite série de sortilèges du concentrateur mineur – une bague sur son pouce gauche – puis le reposa.

D'un geste, il isola la zone, conscient qu'il aurait déjà dû sonner l'alerte et prévenir son Maître. Seulement, en effet, Esther lui devait quelques explications. L'élixir de vérité qu'elle lui présentait attisait un peu plus sa curiosité. Il esquissa plusieurs signes, du bout des doigts ; une discrète arabesque violette courut sur la surface de la table et s'enroula sur elle même, ébauchant le cadran d'une horloge au décompte facile à identifier.

« Tu as quinze minutes avant que j'alerte mon Maître, prévint-il d'une voix sourde. Ils sauront immédiatement s'il m'arrive quoi que ce soit. »

Esther, immobile, les épaules raides et la tête droite, acquiesça d'un petit signe de menton. Xâvier désigna la fiole à égale distance entre eux.

« Ça ne t'a pas empêchée de ne nous raconter que ce qui te chantait, l'autre jour.

— Si tu n'y tiens pas, je peux me passer d'en boire. »

Toujours avec beaucoup de retenue, la jeune femme récupéra le sérum et avala deux longues gorgées. Elle prit une légère inspiration et capta le regard de son œil unique.

« Je vais quitter l'Ordre. »

Xâvier la dévisagea, méfiant. Il baissa la main, son cache-œil s'éteignit. Il attira la fiole vide dans sa paume et y appliqua à nouveau plusieurs maléfices avant de la faire disparaître. Il analyserait les quelques gouttes restantes plus tard.

« Ok. Tu as mon attention. Pourquoi vas-tu quitter l'Ordre ?

— Même si j'essaie de toutes mes forces, je n'arriverais pas à le changer de l'intérieur. »

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