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Je n'ai jamais compris l'intérêt du défilé du 14-Juillet, du moins celui des gens comme Maeve qui restent collés au petit écran pour voir le déploiement des forces armées. Une fois, elle nous a entraînés, Paul, Ninon, Nico et moi, sur les Champs-Élysées et j'ai failli m'évanouir avec les gaz d'échappement anesthésiants des chars. Depuis, je regarde ces bêtes de guerre avec méfiance et anticipation de malaise. Je profite donc de mon férié pour lire le tout dernier Milan Petrović à peine sorti de l'imprimerie, un des rares romans qui ne se retrouveront jamais dans les tours infernales qui encombrent ma vie. Au contraire, il sera sur une de mes étagères VIP avec les œuvres de Christophe Sanz, roi incontestable du roman noir français, entre autres de mes chouchous. Moors and Christians vient tout juste de traverser la Manche pour mes beaux yeux et je compte bien le lire entièrement aujourd'hui.

Enfin, mes yeux sont d'un banal marron et je suis hypermétrope, on ne peut pas être sexy et avoir les yeux violets à la vision 20/10, non plus...

Je m'installe confortablement dans mon hamac, avec mon jus de pastèque à portée de main sur un tabouret. Sans l'immeuble en vis-à-vis, je pourrais me croire en vacances.

Au bout d'une heure, mon téléphone vibre à côté de mon verre vide. Je jette un coup d'œil à l'écran juste pour être sûre que ce n'est pas une urgence. Numéro inconnu. Il est hors de question que j'interrompe ma lecture pour un anonyme.

— Laissez un message, lâché-je en mettant l'appareil sur silencieux.

Dragan Jovanović, le grand reporter créé par Petrović et envoyé aux quatre coins du monde quand l'apocalypse est sur le point d'éclater, est dans la mouise profonde à Santiago de Cuba. Il est hors de question que je l'abandonne dans une telle situation.

— Simon, tu manges ? crie Maeve du couloir. J'ai fait de la lasagne !

Je tourne avidement la page de mon roman.

— Je ne suis pas là ! crié-je en retour.

Tant d'impolitesse, sérieux. Il y a des heures sacrées, dans une journée, quand même !

Quand je termine mon roman, il est quasiment 17 heures et je suis à moitié courbaturée d'avoir terminé ma lecture tendue comme un arc. Dire qu'il faut que j'attende un an pour le prochain, maintenant... Pourquoi les écrivains les plus addictifs n'écrivent qu'un roman par an ?

Je descends de mon hamac et range le livre dans ma bibliothèque, là où il y avait une armoire encastrée quand j'ai emménagé. Avec Paul, nous avons coupé des planches sur mesure pour en faire quelque chose de bien. Je peux organiser mes livres sur deux rangées, celle de derrière surélevée pour que je puisse repérer les titres au premier coup d'œil. J'ai un tas de livres de par terre, mais jamais, vraiment jamais, je ne ferai cet affront à Petrović. Je garde donc mes écrivains préférés dans ma chambre, et j'expédie les autres chez ma mère.

Je récupère mon verre et mon téléphone, puis me rends au salon où Maeve a colonisé le canapé d'angle avec une bonne dizaine de revues. Ce que je fais avec les livres pour Boudoir, Maeve le fait avec les people et Ninon avec la mode. Et si ce n'est pas Maeve qui occupe le canapé, c'est Ninon, avec des catalogues de dizaines de marques de prêt-à-porter. L'ironie de la chose, c'est que Maeve déteste les cancans et Ninon n'est pas une fashionista pour un sou, mais elles savent comment le faire croire, non seulement à nos lectrices, mais également à Audrey.

— Tu as fini ? demande Maeve, le nez plongé dans sa revue rose fluo.

— Oui.

— Il faut que je propose quelque chose à Audrey, lâche-t-elle en grimaçant. Je dois quitter ces futilités, sérieux.

Zouk Love #wattys2019Lisez cette histoire GRATUITEMENT !