1 - Bordélique et pas ponctuelle pour un sou

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Paris

Je déplace une tour composée de livres avec précaution pour ouvrir le premier tiroir de ma commode. Pour mon travail de chroniqueuse littéraire, je reçois plus de services presse que je ne serais jamais capable d'en lire — et pourtant, je lis vite ! — et ça s'entasse partout. Ça forme des tours et des forteresses bancales, dans ma chambre, dans le salon, au Boudoir. Audrey, ma rédactrice-en-chef, est souvent tentée de m'aménager une des salles de réunion, juste pour éviter que je ne tue un de mes collègues de l'open space dans l'écroulement d'une de mes tours.

Et elle sait de quoi elle parle...

Je sors mes sous-vêtements et laisse tomber ma serviette de bain. Je ne suis pas en avance et sens déjà les mauvaises ondes venant de mes colocataires malgré la musique à fond dans ma chambre — il n'y a rien de mieux que du zouk pour se motiver. Pour se motiver, pour déprimer, pour séduire, pour panser ses plaies, pour s'amuser, pour pleurer... J'enfile mon shorty en me déhanchant au son de la voix de Slaï, puis j'agrafe mon soutien-gorge avant de sortir la crème au karité pour mes cheveux.

— Simon !

Je sursaute en entendant tambouriner à ma porte. J'ouvre avec ma main encore propre.

— Oui ? lâché-je en fixant Ninon.

— Bon sang, tu n'es pas encore prête ! s'étrangle ma colocataire numéro 1, ses yeux sombres écarquillés.

— J'arrive !

— Tu n'as même pas encore retouché ton afro, comment ça, tu arrives ?!

Je suis une bordélique mal assumée et pas ponctuelle du tout, ce qui énerve tout le monde, moi la première. Je ne le fais pas exprès, je le jure. Je fais des listes au réveil, et quand je vais me coucher, tous les items sont cochés, mais pour le réussir, c'est tout une aventure. Sans liste, alors, je pars dans tous les sens.

Et là, je n'ai pas de liste, même pas mentale, je suis une calamité.

— On va te laisser, ajoute Maeve, ma colocataire numéro 2, en s'arrêtant à côté de Ninon. Ça fait une demi-heure qu'on t'attend.

— On va au bal des pompiers, on n'a pas besoin d'y être à une heure précise, quand même, me défends-je en mélangeant la crème dans mes mains.

— Il faut faire une queue, me rappelle Ninon.

— On va la faire, cette queue, que ce soit maintenant ou dans une heure.

— Pourquoi le seul coloc qui sait conduire n'est jamais là quand on a besoin de lui ? se lamente Maeve.

— Je pense que Paul est parti maintenant uniquement à cause du bal des pompiers, remarqué-je.

Mon petit frère a toujours été fuyant comme une anguille, maintenant que j'y pense...

— Et Nico qui n'a pas de voiture, ajoute Ninon. Purée, je devrais viser plus haut.

Je passe les doigts dans mes cheveux pour rendre mes boucles plus brillantes. Impossible de faire la boule parfaite de ma mère, le métissage est passé par là. Je me contente de ma crinière avec des boucles en tire-bouchons, ce qui demande déjà suffisamment de travail. Après un dernier coup d'œil dans le miroir, je pars dans la salle de bain en vitesse pour me laver les mains.

— Pourquoi tu utilises des push-up, au fait ? demande Ninon en fronçant les sourcils. Tu fais déjà du 1000D.

— Et tu te dis chroniqueuse mode, se moque Maeve en secouant la tête. C'est 5000C, voyons !

— Ce n'est pas interdit de mettre des push-ups à 95C, rétorqué-je en revenant dans ma chambre. Surtout quand c'est pour rendre l'arrondi plus harmonieux.

— Tout est harmonieux chez toi, Simon, tu n'as pas besoin de nous en mettre plein la figure, grommelle Ninon en croisant les bras.

— Bon, tu es prête maintenant ou pas ? demande Maeve en me regardant enfiler une robe légère fuchsia aux bretelles tressées.

— Je me chausse et on y go, la rassuré-je.

— Enfin !

Maeve s'éloigne dans le couloir pendant que je prends des baskets dorées à plate-forme et m'assure que j'ai tout ce qu'il faut dans la petite pochette que je passe en bandoulière : gloss, mascara waterproof et téléphone. Je suis enfin prête, Maeve et Ninon peuvent remercier tous leurs saints.

Le trajet jusqu'à la caserne des pompiers prend un peu plus d'une demi-heure, avec changement de métro à République. Par la suite, tous les usagers semblent aller au même endroit. Maeve, Ninon et moi suivons le flot jusqu'au boulevard Diderot où la queue pour accéder au bal est immense. Maeve me jette un regard de travers, mais ne dit rien, et je fais semblant de ne rien voir. Nous nous mettons dans la file avant d'en ressortir.

— Je vais chercher Audrey, elle doit être arrivée depuis cent ans, au moins.

— Et je vais appeler Nico, ajoute Ninon. C'est infernal, ici.

Les deux m'abandonnent, c'est sûrement ma punition pour avoir au moins trente minutes de retard sur leur planning. Pour tremper l'ennui, je sors mon téléphone et me mets à jouer. Il y a des gens qui écrasent des friandises pixellisées, d'autres qui cultivent du maïs plus grand que leurs avatars ou alors chassent les dragons, moi, j'essaie de m'entraîner à gérer un fast-food et l'écran est parfois bien trop petit pour tant de commandes d'hamburgers et de hot-dogs.

— Très impressionnant, lance soudain une voix par-dessus mon épaule.

Je sursaute en serrant le téléphone dans ma main et me retourne.

My Lord of the Rings...

Zouk Love #wattys2019Where stories live. Discover now