Histoire d'esprits

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Je ramène mes jambes contre moi, ôte les caches de mes chaudes mitaines avant d'attraper machinalement mon papillon. En dessous, mes gants sont assez fins pour que je sente les aspérités de la peluche. Je joue avec, le poids et les changements de texture familiers et rassurants, et je lève la tête. Les étoiles brillent, si nombreuses que ça fait chanter quelque chose à l'intérieur de moi. Est-ce que mon costume se charge d'étoiles, quand je les observe ? Parfois, j'aimerais savoir à quoi ressemble mon costume. Je peux voir celui de tous les autres, mais pas le mien. Ce n'est pas grave. Il doit être beau, parce que celui de Fish s'adoucit toujours lorsqu'il me regarde.

Je fouille le ciel des yeux, retrace les contours des constellations, dis bonjour à l'ourse qui nous guette. Derrière nous, les chiens gémissent et jouent, et je les surveille un instant avant de revenir aux étoiles. Un petit esprit effleure ma joue dans une étincelle chaude, pépie sa joie de voler entre les flocons et les feuilles. J'aime venir à la Cabane pour ça, aller demander à Luka s'il peut nous prêter ses traîneaux et ses chiens, me perdre dans les bois recouverts de neige, me pelotonner sous la bâche du traîneau pour observer les aurores boréales... Ici, c'est tranquille, sans personne, sans bruit, juste les esprits et les animaux de passage.

— Zoizeau ?

Mon nom. Celui que me donne Fish. Alors je dois répondre.

— Oui. Moi.

— Tu aimes venir ici, hein ?

Oui. C'est le pays de Lo, celui de la neige qui tombe et enveloppe le monde dans le silence, celui des esprits qui dansent dans le ciel pour l'illuminer, celui des loups qui hurlent autour de la Cabane en tenant les êtres mauvais à distance, celui du froid qui me réchauffe le cœur. Lo est comme son pays, protecteur et chaud pour ceux qu'il aime, froid et dur pour les autres. Il l'a toujours été, même lorsqu'on était enfants et qu'il était venu me rendre ma peluche avec un doux sourire.

J'ai dû parler à voix haute, parce que Fish rit tout bas, son costume rempli de couleurs vacillant au rythme des battements lents de son cœur, des vrilles douces tendues vers moi.

— Tout ça, joli zoizeau ?

Je hoche la tête, réponds un simple « Oui », parce que les gens n'aiment pas lorsqu'on ne leur répond pas. Même si ça n'a jamais dérangé Fish que j'oublie les règles. Des doigts chauds effleurent les miens malgré nos gants, et je serre sa main, les yeux rivés sur la Grande Ourse qui veille au-dessus de nous. Je cherche un instant de plus, trouve l'étoile Polaire non loin d'elle. Lorsque le ciel s'illuminera ce soir, et j'ai vérifié avant de partir que les prévisions étaient toujours bonnes, c'est là-bas que les aurores naîtront. Mais il est encore trop tôt, on a le temps d'aller jusqu'à la cascade, c'est de là qu'elles sont les plus belles. Fish m'a déjà emmené visiter les endroits qui font chanter ses costumes. Cette fois, c'est à moi de lui montrer les miens.

Je lâche sa main, me relève pour me tourner vers nos deux traîneaux. Les huit chiens m'imitent, jappent et aboient, le collier qui leur sert de costume chargé de couleurs, et je souris.

— Oui, on repart.

Je rejoins mon attelage, viens câliner les deux chiens de tête qui se pressent contre moi. J'aime les chiens. Ils sont chauds, doux, et ils ne sont pas compliqués. Ils sont comme les petits esprits, ils ne jugent pas, ne crient pas, n'insultent pas parce que les gens sont bizarres et qu'ils ne font aucun effort pour comprendre. Les chiens protègent, ils guident, ils veillent sur moi, ils l'ont toujours fait. Ceux de Luka, ceux de Lo et de Paul... Fish n'a pas de chien, c'est dommage.

Je me détache de mes protecteurs, me redresse pour vérifier rapidement leurs harnais et leurs attaches, même si leurs colliers chargés de couleur me disent qu'ils n'ont pas mal. Une dernière caresse, et je passe aux deux chiens de queue avant de m'occuper de ceux de Fish. C'est la première fois qu'il conduit un traîneau, il ne sait pas à quoi faire attention, alors que Luka et Lo m'ont appris depuis mes premières vacances ici. Je frotte un instant la tête de ses chiens, relève la tête vers lui.

Histoire d'esprits - Karine RennbergRead this story for FREE!