Chapitre 19 : « Misère est mon trousseau... »

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Précédemment dans « Les Mizer Heroïks » :

Monsieur Fabre n'a pas du tout apprécié l'attitude ni l'allure de Gavroche. Pas question de laisser cet effronté de maraudeur s'approcher de sa pupille. Voilà la fille de Fantine de nouveau consignée dans le sanctuaire fortifié du couvent.

Mais que peut faire un colosse contre la jeunesse et la curiosité ? Impossible de renfermer une perle comme Cosette dans sa coquille, aussi dorée soit-elle. Cosette a goûté à l'exotisme de la Paris et de ses jardins. Quand la vigilance de son père putatif et de ses gardiennes faiblit, elle fait alors le mur et s'aventure dans les rues de la capitale.

Et un ange de beauté comme Cosette ne passe pas inaperçu. Elle a encore été repérée puis filée par l'un des gémeaux.

Gavroche n'a pourtant peur de rien, sauf d'un refus de la belle. C'est pourquoi il envoie les jumeaux jouer les facteurs. C'est ainsi que depuis quelques semaines, les jeunes amoureux échangent des lettres.

Les lettres que le jeune soupirant adresse à sa bien-aimée ne manque pas de charme. Qui pourrait croire que la caboche d'un va-nu-pieds cache l'esprit d'un poète. Gavroche qui n'a pourtant jamais ouvert un roman de sa vie. Comment l'orphelin a-t-il appris à lire et écrire ? Par lui-même. Enfant puis adolescent, il n'a pas arrêté d'étudier tout ce qui lui tombait sous la main : les menus et les livres de compte du « Boit sans soif », les manuels d'histoire de son père qui s'est toujours passionné pour la vie des autres et les livres d'éducation de ses sœurs. Si les garçons n'ont jamais reçu le moindre enseignement chez les Thénardier, ce n'est pas le cas des filles. La Thénardière a toujours veillé à ce qu'elle apprenne les bonnes manières et puissent faire un mariage convenable.

Avec l'apparition des premiers symptômes amoureux, Gavroche s'est trouvé une prédisposition à l'écriture de poèmes romantiques. Inspiré par la grâce à nul autre pareil de Cosette, le jeune homme s'est décidé à lui raconter sa vie, ses émois, ses désirs. Cela a commencé par un premier couplet :

« On est laid à Nanterre,

C'est la faute à Voltaire,

Et bête à Palaiseau,

C'est la faute à Rousseau. »

Le tout signé de l'intriguant : « ton Gars-Vroche ». Le poème, remis par l'un des frangins, est parvenu à toucher Cosette, au cœur aussi généreux et sensible que celui de sa mère. De retour au couvent, elle s'est décidée à répondre à ce charmant prétendant :

« Si votre allure est aussi élégante que vos paroles.

Vous devez rayonner intérieurement comme l'astre d'or.

Cher soleil de l'ombre, racontez-moi votre histoire.

Mon Bel inconnu. Je veux être votre miroir »

Signé : Cosette, votre muse »

Mot doux, plié en quatre, qu'elle a donné au jumeau, lors de leur rencontre, qui l'a transmis à son destinataire. Une correspondance enflammée entre les deux amoureux voit donc le jour. Quand Cosette fait le mur, elle retrouve discrètement l'un des jumeaux (elle ne sait jamais lequel, ils se ressemblent trop) et ils échangent un billet doux.

Le premier couplet s'est vu suivi par un second, puis par un troisième et ainsi de suite. À chaque nouvel échange, la ballade de Gavroche s'allonge d'un nouveau quatrain. Ce qui donne finalement cette magnifique ode à la vie parisienne, la jeunesse, l'insouciance, l'amour :

« On est laid à Nanterre,

C'est la faute à Voltaire,

Et bête à Palaiseau,

C'est la faute à Rousseau.

Je ne suis pas notaire,

C'est la faute à Voltaire,

Je suis petit oiseau,

C'est la faute à Rousseau.

Joie est mon caractère,

C'est la faute à Voltaire,

Misère est mon trousseau,

C'est la faute à Rousseau.

Je suis tombé par terre,

C'est la faute à Voltaire,

Le nez dans le ruisseau,

C'est la faute à Rousseau

Je suis love téméraire,

C'est la faute à Voltaire,

Dingue de ton p'tit museau,

C'est la faute à Rousseau

Je te veux, cher très chère

C'est la faute à Voltaire,

Sans toi j'tombe en morceaux,

C'est la faute à Rousseau »

Enfin, après des semaines de confessions lyriques et enflammées, les deux amoureux finissent par se mettre d'accord pour se retrouver en tête-à-tête. Sur le lieu même où Cosette retrouve les jumeaux : la place Saint Michel. Le jour J et à l'heure H, Gavroche fait la ronde depuis déjà heure autour de la fontaine Saint Michel. Il a même fait un effort vestimentaire. Il est allé se laver aux bains publics et en a profité pour emprunter de beaux habits aux thermes. Il est peu probable que l'orphelin les ramènera aux bains par la suite. C'est pour la bonne cause, la victime comprendra.

Hélas, la vie est toujours pleine de surprise. Cosette est en retard. 10, 20, 30 minutes s'écoulent. Toujours pas de Cosette. Au bout d'une heure, l'amoureux est bien obligé d'imaginer le pire. Elle ne viendra pas. Le lendemain, Gavroche attend sur la place : rien. Idem, les jours suivants.

Pauvre garçon. L'amour est parfois considéré, à raison, comme une maladie. La jeune fille lui pose un lapin pour la deuxième fois. C'en est trop : il ne se remet pas de ce vide soudain dans son cœur. Pourtant, avant de rencontrer Cosette, Gavroche ne souffrait pas de sa solitude. Maintenant, il se sent triste, inutile, perdu dans un monde dépeuplé et sans vie. Il n'arrive même plus à s'occuper de ses deux frères. Les rôles s'inversent. Ce sont les jumeaux qui veillent désormais sur un amoureux transi et mélancolique.

La vérité est que les sœurs ont trouvé la correspondance amoureuse de Cosette. Elles en ont informé Valjean qui, obsédé par l'idée de veiller au bonheur de sa pupille, a estimé qu'il n'avait pas été assez sévère. La jeune fille est désormais enfermée à double tour dans sa chambre, avec la présence permanente d'une nonne. Impossible désormais pour Cosette de s'échapper du couvent ou de prévenir son amoureux.

Gavroche ignore donc tout du sort de sa bien-aimée. Il pense à tort qu'elle ne l'aime plus ou qu'elle a quitté définitivement Paris. Qu'il ne la reverra jamais. Le malheureux soupirant, s'il savait que Cosette souffre autant que lui... Mais, envahi par le chagrin et le silence, l'orphelin se demande comment vivre sans la présence, même littéraire de son aimée. Pourquoi continuer alors à vivre ? Ne voudrait-il pas mieux en finir une fois pour toutes ? Que vont faire alors les jumeaux sans lui ?... Gavroche hésite entre le désespoir, l'espoir, la vie et la mort...

À suivre...

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