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La mer.

Nous avions marché un temps considérable et peinions à mettre un pied devant l'autre en arrivant enfin à la lisière de la forêt. La terre que nous avions foulée se transforma soudain. Ses grains se firent plus fins et plus clairs, moins collants. Les arbres, mais aussi toute forme de végétation, disparurent d'un coup pour laisser place à cette grande étendue dorée dans laquelle nos pieds s'enfonçaient.

— Waouw ! chuchota Vernor.

N'ayant rien de mieux à ajouter, je gardai les lèvres closes et avançai vers l'eau. Une très légère brise soufflait et nous rafraîchit bien vite.

— Où est le bateau ?

Vernor parcourut la surface de l'eau du regard, comme moi, mais nous ne trouvâmes aucune trace de l'objet de mon désir. Nous nous tenions dans une sorte de creux entre deux collines qui bouchaient notre vue à droite comme à gauche. Je m'élançai à l'assaut de celle de gauche, au pas de course, pour bien vite constater que je n'aurai jamais assez de force pour grimper jusqu'au sommet à cette vitesse. Après quelques foulées, je tombai à genou. Ma nausée avait disparu mais pas la fatigue.

— S'il est derrière un de ces deux monts, il va nous falloir plusieurs sabliers pour grimper. Le soleil sera couché depuis longtemps avant qu'on y arrive. Et ça, c'est à condition qu'on ait choisi le bon côté.

Je n'aimai pas lorsqu'il jouait les pessimistes. Encore moins lorsqu'il avait raison. Je ravalai donc mes larmes de frustration et décidai de m'approcher de la mer.

L'eau, bleutée de loin, était transparente comme celle que nous connaissions et on pouvait y voir quelques créatures.

— Tu crois qu'elles sont dangereuses ? demandai-je alors en pointant une bête de la taille de ma main et de couleur grise.

D'autres de ses congénères se déplaçaient avec elle en ondulant. Je ne leur voyais ni bouche ni jambes. Cette journée continuait de m'apporter son lot de surprises.

— Tout est dangereux en bas, je te rappelle, grogna Vernor. Recrachant un discours maintes fois entendu.

— Mais elles sont si petites, que veux-tu qu'elles puissent nous faire ?

— Ils sont nombreux, je te signale. Regarde ! Il y en a là et là aussi. Et puis là, tiens...

Il avait raison. Au moins une centaine de ces étranges choses s'agitait dans l'eau.

— Et tu ne crois pas que si elles étaient hostiles, elles nous pourchasseraient ?

— Je n'ai pas très envie de le savoir, vois-tu. Qu'est-ce que tu fais ?

— Tant de muscles et une telle froussardise... soufflai-je en avançant au plus proche de l'eau.

Je voulais le ridiculiser, mais je n'étais pas bien rassurée non plus. Pour autant, avoir fait tout ce chemin et ne pas tremper les pieds dans l'eau à cause de quelques petites bestioles sans envergures me paraissait inconcevable. J'avais déjà raté le seul bateau depuis au moins deux générations.

Lorsque mon pied s'approcha, les créatures décampèrent avec une vitesse impressionnante. À tel point que j'en sursautai et fis un pas en arrière. Heureusement qu'elles n'étaient pas agressives. Avec une telle rapidité, je n'aurais rien pu faire pour leur échapper.

— Tu vois ! fis-je triomphante, elles ont peur de moi. On n'a rien à craindre.

Rassurée, je repris mon aventure et trempai mon orteil dans l'eau. La froideur me percuta avec la même force qu'un caillou m'écrasant l'orteil et une grimace m'échappa. Vernor s'inquiéta de me voir réagir ainsi et pensa qu'une sorte d'acidité me rongeait la peau. Je me moquai de lui avant de poser mon pied et de ramener le suivant. Après quelques pas seulement, mes chevilles furent couvertes d'eau et je sentis les aiguilles de glace caresser les os de mes pieds. Jamais je n'avais ressenti un tel froid. Il était pourtant hors de question que j'en reste là et je continuai d'avancer à tout petits pas jusqu'à ce que l'eau atteigne mes cuisses. Lorsque mes tremblements m'empêchèrent de poursuivre, je m'arrêtai, observant dans toutes les directions. D'ici, l'étendue d'eau semblait bien moins vaste et pourtant, je me sentais bien plus insignifiante. J'écartai doucement les lanières de mon pagne de celba afin d'observer mes pieds gelés au fond de l'eau. La lumière qui passait à travers l'eau leur donnait une teinte étrange. Les créatures revinrent me tourner autour et lorsque je plongeai une main vers elles, elles fuyaient tout aussi vite que la première fois.

Les yeux bleusWhere stories live. Discover now