Chapitre 49 : Alea Jacta Est

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Je rattrapais sans encombre l'impressionnant convoi de Cléopâtre, long d'au moins un kilomètre. La reine d'Égypte ne voyageait pas léger. Après avoir ordonné à un garde d'avertir la souveraine de ma présence, Cléopâtre s'avança vers moi alors que je posais pied à terre. 

Elle aussi avait pleuré. Ses yeux étaient rouges. Sans un mot, elle me prit dans ses bras, me serrant contre elle. Nous partageâmes notre peine un instant, comme si le temps s'arrêtait enfin, nous permettant de souffler. Je savais qu'elle tremblait aussi pour son fils. Nous savions toutes les deux que Rome méprisait les étrangères, ce que nous étions à leurs yeux. La mort de César nous enlevait la protection de l'homme le plus puissant de Rome. Nous n'étions plus tolérées par les Romains. Nous étions devenues des ennemis à abattre. 

Elle m'invita à prendre place dans sa litière. Je pouvais bien faire un petit bout de chemin en sa compagnie. C'était beaucoup plus confortable que le dos d'Épona. Je m'assis confortablement sur des coussins moelleux et lui racontais tout ce qui venait de m'arriver. La mort de César, ma vengeance contre Brutus et la menace d'Octave. Je ne pus empêcher les larmes couler sur mes joues à mesure de mon récit. La reine m'écoutait attentivement, me tendant un mouchoir pour sécher mes larmes.

- Octave n'a toujours été qu'un petit coq prétentieux et arrogant mais il est dangereux. Affirma-t-elle, triturant un coussin entre ses mains.

Comme moi, elle se méfiait du neveu de César et du rôle qu'il allait jouer à l'avenir.

- Fais attention à lui.

Elle hocha la tête face à ma mise en garde. Cléopâtre était une souveraine puissante et maligne. Elle saurait se défendre seule. Du moins, je l'espérais. Sans m'en rendre compte, je portais une nouvelle fois ma main à mon ventre comme pour sentir le cœur de ma fille. Me rassurer sur mon propre avenir.

- Tu es enceinte, n'est-ce pas ? Me demanda la souveraine, suivant mes gestes.

Je hochais simplement la tête, attendant de voir sa réaction. Elle sourit gentiment.

- César vit encore dans ce monde grâce à nos enfants.

Elle avait raison. Je n'avais pas aperçu Césarion, certainement dans une autre litière, bien protégé des regards extérieurs. Nous parlâmes longuement, évoquant nos souvenirs en Égypte. La guerre civile me paraissait si lointaine à présent, tout comme nos séances de bain ou notre croisière sur le Nil. C'était une autre époque. Une époque où César était encore vivant et auprès de moi ... 

Après trois heures de route, Cléopâtre ordonna au convoi de s'arrêter. Nos routes se séparaient. Un esclave me tendit les rênes d'Épona alors que la reine me pressait contre son cœur.

- Tu me manqueras, Eryn. Toi et toutes nos aventures. Me sourit-elle. Prends soin de toi, ma chère amie.

- Que tes dieux te protègent, majesté.

Elle sourit une dernière fois avant de m'embrasser. Je savais que c'était sa manière à elle de me dire au revoir. Comme moi, elle n'était pas douée pour les adieux. Je montais en selle alors qu'elle retournait dans sa litière. Je vis une dernière fois son visage par l'ouverture, derrière des voiles alors que son convoi se remettait en marche. 

Mes souvenirs rejaillirent dans mon esprit. Je me rappelais son entrée triomphale dans les appartements de César, de nos confidences, de notre rivalité. De concurrente, elle était peu à peu devenue une amie en qui j'avais toute confiance. Elle était courageuse, intelligente et maligne. J'espérais que son destin serait serein. Mais je ne croyais plus vraiment en la protection des dieux. La souveraine faisait voile vers l'Égypte, je repartais vers la Gaule. Nous repartions chacune chez nous, là où le ciel nous connaissait. Rome nous avait bien trop pris.


Je chevauchais durant des jours, seule. Mes pensées devinrent nostalgiques à mesure que j'avançais. Je me revoyais, sur Épona, faisant le chemin inverse, descendre vers Rome, César et Antoine à mes côtés. J'avais tellement peur à cette époque. Peur ne pas réussir à sauver mon père. Qui aurait cru que j'épouserai l'homme qui l'avait capturé ? Ce monde était si ironique. Je m'étais fait une famille, croyant me sacrifier pour une autre. 

J'arrivais bientôt près du fleuve Rubicon alors que la nuit venait juste de tomber. Levant la tête, j'aperçus la comète qui me guidait depuis mon départ. Était-ce lui qui m'observait depuis le royaume des dieux ? Le petit pont était encore là, ayant vu l'histoire en marche. Je tirais sur les rênes et stoppais ma jument au milieu du pont, jetant un ultime regard derrière moi. Je quittais définitivement Rome et mon cœur. Un pas de plus et je serai en Gaule.

Soudain, je le vis, sortir de la brume. Il était là, monté sur son cheval noir. Un souvenir de mon passé. Rien qu'un souvenir mais mon cœur éclata de joie en le voyant. Ses boucles châtains flottaient dans le vent alors que ses yeux noirs m'observaient franchir le pont, un sourire triste sur le visage. Sa cape rouge, bordée de fourrure, s'enroulait autour de son corps. Son regard traduisait mille mots, si bien que je crus un instant qu'il était vraiment là, revenu d'entre les morts. 

Je ressentis ses gestes tendres, ses paroles réconfortantes, ses baisers rien qu'en l'imaginant. Je portais une main sur mes lèvres, laissant les souvenirs me submerger. Toutes les batailles que nous avions menées, tous les défis que nous avions dû affronter. Et cet amour. Un amour plus fort que tout. Son amour avait transcendé mon âme. Jamais je ne pourrai l'oublier. 

Des larmes s'échappèrent de mes yeux alors que la brume se dissipait, Jules César disparaissant peu à peu de ma vue. Un dernier sourire et la brume disparut. Il n'y avait plus personne. J'étais seule avec mes émotions. Une fois de l'autre côté du pont, je murmurais, comme un ultime au revoir à ce chapitre de ma vie :

- Alea jacta est.

Le sort en est jeté.

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