Chapitre 47 : Souvenir (Rome -44)

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Je revins au camp de la dixième légion alors que l'aube ne pointe le bout de son nez sur la ville, illuminant le ciel de rose, d'orangé et de bleu. Mais je ne voyais rien de tout cela. 

J'étais d'abord allée récupérer l'arc de mon père dans la villa que je partageais avec mon époux. Mon cœur s'était serré alors que je poussais doucement les portes en bois. Mes souvenirs étaient partout. Je nous revoyais ensemble dans le péristyle ou dans le tablinum. Je nous voyais dans les draps du lit, je voyais mon sourire sur mon visage. Ces moments-là avaient été détruits quand Brutus avait enfoncé le coup mortel dans son cœur. Et dans le mien. 

Une fois dans cette villa, j'avais compris l'évidence qui s'imposait à moi. Je devais quitter Rome. Les Romains ne me toléraient que par respect pour César. Si celui-ci n'était plus, ils me chasseraient de la ville ou pire encore. Je devais prendre les devants. 

Protéger ma fille. Envers et contre tout. Le seul souvenir qu'il me resterait de lui à jamais. 

J'avais passé l'arc autour de mon corps, pris le carquois qui allait avec et j'avais quitté la villa le cœur lourd. C'était la dernière fois que je venais ici. Cette maison ne m'appartenait déjà plus. À l'instant où il avait poussé son dernier souffle, Rome m'avait chassée. Cette ville n'avait jamais été mon chez moi. 

Ma maison, c'était lui. L'endroit où je me sentais le plus en sécurité, c'était entre ses bras. Son souffle était le mien. Et maintenant, il n'était plus là ... 

Je m'avançais dans la rue, luttant pour ne pas me retourner. Pourtant, je le fis, observant une dernière fois cette villa où nous avions vécu nos instants de pur bonheur. Je me rappelais la première fois où j'étais venue ici, en tant que sa prisonnière de guerre. Les choses avaient bien changé en cinq ans ... 

Une larme glissa sur ma joue en me remémorant notre mariage. Je chérirai ce souvenir pour le restant de mes jours et je m'y accrochais comme à une bouée de sauvetage. Je ne pouvais pas me noyer. Il m'avait offert le plus beau des cadeaux. Le véritable amour. Et je ne voulais pas le gâcher en m'apitoyant sur mon sort. Il serait avec moi, notamment dans le petit être que je portais dans mon ventre. Avec un ultime effort, je fis demi-tour, repartant vers le camp romain, où m'attendait Antoine.

Un garde annonça mon arrivée près du camp alors que les portes en bois s'ouvraient devant moi. Antoine avait dû augmenter la garde en mon absence. Sage décision. 

J'entrais dans le camp comme un soldat rentrant de la bataille. Ce que j'étais. Antoine se précipita vers moi, un air soulagé sur le visage puis il s'arrêta subitement. En effet, je ne devais pas ressembler à grand-chose. Ma tunique blanche était maculée de sang ainsi que le glaive que je tenais encore entre les mains. Mes cheveux étaient en bataille et des gros cernes marquaient mon visage. Je ressemblais à un monstre ou à une déesse vengeresse. Ou un peu des deux ... 

- Eryn ... Balbutia Antoine, tendant les mains vers moi.

- Brutus est mort. Annonçais-je simplement en me frayant un passage parmi la foule qui se massait autour de moi.

Mais Antoine ne l'entendit pas de cette oreille. Il attrapa mon bras dans sa puissante main, me coupant dans mon élan.

- Qu'est-ce que tu as fait ? Murmura-t-il, abasourdi.

- J'ai vengé sa mort ... Lâchais-je dans un sanglot. Je les ai tous vengés ...

Il me relâcha, le visage éteint. Lui non plus n'avait pas beaucoup dormi. Ma résolution faiblit à mesure que j'avançais vers la tente. 

Revenant sur mes pas, je le pris dans mes bras et posais ma tête contre son torse, laissant les larmes couler le long de mes joues. Mes mains se serrèrent autour de sa tunique, comme une âme en peine. Je gémis pitoyablement alors qu'il passait une main malhabile dans mon dos, essayant de me réconforter. 

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