Chapitre 21 - Partie 2 - Demandes et requêtes

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« Monsieur, vous ne pouvez pas entrer ici comme ça !

— Essaie de m'en empêcher, Giles », lança Fillip par-dessus son épaule.

Sa voix de rocaille roulait de joie alors que, d'un sortilège, il ouvrait, à la volée, la double porte battante du bureau d'Hebert Cromwell. L'homme, ses deux fils et sa fille ainés y tenaient l'un de leurs réguliers conciliabules. Tous sursautèrent et se levèrent à l'entrée fracassante de l'Iskaarien.

« Qu'est-ce qui vous p... commença le patriarche, d'un ton plus surpris que courroucé.

— Je vous emprunte votre fille », coupa le géant qui, en deux enjambées, avait rejoint Adélaïde.

Il lui saisit les hanches et l'attira contre lui. Ses deux bras glissèrent autour de ses épaules, protecteurs ou ravisseurs, et il souffla, les yeux dans ceux de la sorcière :

« Et je ne compte pas vous la rendre. »

Il disparut, emportant Adélaïde.

Elle s'écarta de lui, avec violence, dès qu'ils réapparurent dans une pièce sombre aux volets clos. La poussière volait, en suspension dans l'atmosphère dérangée par leur arrivée. On la voyait s'égayer dans les raies de lumières qui filtraient des persiennes et barraient le visage et le torse de Fillip. Le jeu d'ombre lui donnait un air guerrier que son large sourire ne parvenait pas à rendre plus avenant.

« Est-ce que tu te fous de moi ? cria la jeune femme. Merlin, qu'est-ce qui te prend ? Arrête... arrête de sourire ! »

L'homme leva les deux mains, dans un signe d'apaisement, et esquissa un geste pour désigner la pièce :

« Tu reconnais où on est ?

— Mais j'en ai rien à foutre Fillip ! Tu ne peux pas faire ça, tu ne peux pas me...

— La Fédération a capitulé », coupa-t-il brusquement.

Son sourire s'élargit, plus encore, si c'était possible, jusqu'à l'hilarité. Son rire fit l'effet d'une cascade de gravier dans le silence qui les séparait. Adélaïde resta la bouche entre ouverte, complètement désarçonnée par l'information.

« La Fédération a capitulé, Adé, répéta-t-il. Ils ont démilitarisé Lievinsk. L'Ordre se voit confier la province, avec un décret ratifié par le suppléant du Commandant en Chef de la P.M.F. et les trois Présidents.

— On est à Lievinsk, réalisa soudain la sorcière. Dans notre chambre, à Lievinsk.

— Dans notre chambre », répéta Fillip.

Adélaïde se retourna et détailla, dans la pénombre, cette pièce qui les avait accueillis durant quelques mois, alors que Leuthar était toujours au pouvoir.

Une éternité s'était écoulée depuis, mais rien n'avait bougé. L'appartement de fonction du Palais du Fortin, réservé à l'officier supérieur du détachement, était tel qu'ils l'avaient fui : le lit double, le mobilier austère, la psyché que la jeune femme avait abandonnée là, dans la précipitation de son départ... Seule l'armoire, grande ouverte, les journaux éparpillés sur la console et les draps défaits témoignaient d'une habitation récemment évacuée.

À travers le miroir, la sorcière observa l'ombre de Fillip se rapprocher dans son dos. Il l'enlaça avec douceur, elle s'appuya contre lui. Elle tirait les recoupements qui s'imposaient. Dévoiler ses plans à l'Once, à Amalia Elfric, avait précipité la capitulation des forces régulières. L'Ordre gagnait à cause de – ou grâce à – sa trahison.

« Pourquoi est-ce que tu m'as amenée ici ? demanda-t-elle à mi-voix, persuadée qu'il avait découvert son acte et qu'il allait la faire payer.

— J'aimerais qu'on se marie. »

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