Chapitre 21 - Partie 5 - Demandes et requêtes

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Debout face à la glace de sa chambre, Alix réajustait sa cape bleue avec précision. Le manteau, comme toujours, épousait parfaitement ses épaules et la laissait libre de ses mouvements. Porter ce vêtement Confrère, preuve de son détachement de l'Organisation séculaire, provoquait encore chez elle un mélange de sentiments très mitigés ; la victoire, toujours vive, d'avoir su s'en extraire et la souffrance, amère conséquence de la décision la plus difficile de sa vie. Elle avait quitté la Confrérie pour son bien.

Treize ans qu'elle naviguait à leurs côtés comme consultante. Treize ans qu'ils achetaient ses services et qu'elle requerrait parfois les leurs. Leur relation de partenaire lui offrait un allier de taille.

Alix poussa un très court soupir, s'adressa un regard d'encouragement à travers la glace et se transféra au Monastère où elle avait sollicité un entretien avec deux hauts gradés de la Confrérie.

Treize ans qu'elle refusait de remettre les pieds dans l'invraisemblable bâtiment,exception faite de la magistrale bibliothèque Confrère. Elle craignait ne savoir résister à l'attraction magnétique que le Monastère exerçait sur elle et s'était toujours arrangée pour rencontrer ses interlocuteurs en terrain neutre.

La sorcière frissonna, en dépit de sa cape qui l'isolait parfaitement du frimas hivernal, comme tous les vêtements de facture Confrères. L'odeur du sous-bois lui noua la gorge, remontant à sa mémoire les instants passés en ce lieu, son entrée au monastère par la porte de la forêt Seinoise. Juchée en haut d'une bute à l'orée d'une clairière, Alix détaillait pour une énième fois l'incroyable ouvrage qui disparaissait à l'horizon et se sentait vibrer du même émerveillement qui l'avait saisie à l'époque. Elle n'avait alors que vingt et un ans et le grandiose du bâtiment avait suspendues ses peines, puis les Confrères avaient balayés, méticuleusement, un à un, ses doutes et sa volonté d'indépendance.

Alix grogna de se découvrir encore si émotive et quitta son promontoire d'un pas vif en direction du porche titanesque, comme pour distancer les fantômes de son passé. À quelques jours du Nouvel An, la prairie et la muraille de briques et pierres rouges, blanches et grises qui la fermait endossaient une épaisse couche de neige. Les foulées d'Amalia crissaient sur le coton immaculé, brisant le silence ouaté du lieu.

En posant sa main sur le bois sec et millénaire de la porte d'entrée, Alix se força à faire une pause. Elle appuya son front contre la surface parfaite de la dernière barrière qui la séparait de son rendez-vous, les yeux fermés.

Face à Leuthar, ils avaient refusé de l'aider. À l'époque, cependant, elle n'avait pas pris la peine de se déplacer et n'avait pas cherché à atteindre le premier rang des officiels, se contentant, sans surprise, d'essuyer le refus de son ancien Maître.

La situation actuelle se révélait bien différente. Grâce aux enseignements du Vampire, l'Once pouvait à présent neutraliser le sortilège de retraite de Fillip et le forcer à l'affronter, mais elle ne pouvait le battre en un contre une.

Mattéo, Xâvier et Naola, même avec son djinn, ne pouvaient faire face au Leader de l'Ordre. Sans un appui solide, qu'elle espérait trouver à la Confrérie, la mission était perdue d'avance – et elle ne se lançait pas dans un combat perdu d'avance.

Elle rouvrit les yeux et se retrouva projetée des années en arrière. La porte du Monastère s'ouvrit d'elle-même. Ses gonds coulissèrent sans un bruit, le bois laissa apparaître l'intérieur de l'édifice qui, de son souffle ensorceleur, chassa les doutes de la sorcière. Rien n'avait changé. Ni le lieu, toujours peuplé ses multiples colonnes décorées de créatures sculptées, ni le sourire de Kentigern.

« Alix », fit-il comme s'ils s'étaient quittés la veille.

Elle le dévisagea, cherchant, sans les trouver, les traces du temps passé sur son beau visage noir. Le rouge de sa cape, plus Confrère que jamais, lui serra le cœur, mais elle lui sourit en retour.

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