Chapitre 21 - Partie 4 - Demandes et requêtes

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Grimm avait tenu à mettre l'humaine au lit à une heure décente et Adélaïde les avait guidés jusqu'à un petit dortoir non loin des appartements de commandement. Elle avait laissé le mécamage négocier son coucher avec l'enfant – à son avis le problème aurait pu être réglé d'un maléfice – pour regagner rapidement les festivités.

La jeune femme s'immobilisa à l'angle d'une coursive d'une enfilade d'arches qui donnaient directement sur la cour principale. Elle s'accouda au garde-fou et s'accorda quelques instants pour détailler la foule en contrebas. Le discours de Fillip s'était achevé sous un tonnerre d'applaudissements euphoriques auquel avaient succédé banquets et danses, promesses d'une nuit qui s'étirait jusqu'à la matinée.

Adélaïde chercha le Leader du regard et le trouva au centre de l'espace, attablé avec Chester et Luz à une grande table ronde. Ils riaient et discutaient avec plusieurs autres Vestes Grises, peut-être les chefs de cellules locales, ou peut-être de simples recrues, puisque Fillip se voulait aussi proche de ses troupes que Leuthar avant lui.

La sorcière laissa son esprit souder la fête comme on s'accorde un plaisir coupable. Les mille pensées positives et joyeusement déconstruites qu'elle captait agissaient comme autant de petites décharges plaisantes. Faire partie d'un groupe uni, Savoir que ses actes font sens et influent le cours de choses, Remporter la victoire, les mots de Fillip vibraient encore dans chaque conscience, à peine diluée par des réflexions plus futiles Apprécier la nourriture, la musique, la compagnie...

Une mascarade sans nom !

La pensée, violente, poisseuse de haine manqua de lui faire lâcher un cri. Adélaïde identifia aussitôt le trouble-fête. Diaidrail. L'homme, probablement heurté par son intrusion, leva le regard vers elle. Elle recula précipitamment dans l'ombre du couloir ; trop tard. L'instant d'après il se dressait devant elle, lui saisit le bras, ouvrit la pièce la plus proche à la volée et l'attira avec lui. Tout air quitta ses poumons lorsqu'il la plaqua contre le mur.

« Qu'est ce que tu m'as fait ? cria-t-il, la main refermée sur sa gorge au point qu'elle eut du mal à articuler une réponse.

— Lâche-moi. »

Une seconde lui suffit à éprouver les défenses mentales de l'adversaire, l'attaquer jusqu'à atteindre le point de rupture et le tenir en joue. Ils se figèrent et se défièrent du regard. Les lumières de la fête projetaient des ombres tremblantes dans la quasi-obscurité de la pièce.

« Ne m'oblige pas à te cramer la tête, murmura-t-elle. Tout ne peut pas être complètement bon à jeter.

— Ta gueule !

— Calme-toi, répondit-elle, posée. Je sais juste que tu passes mauvaise soirée. Évite de l'empirer et lâche-moi. »

Diaidrail hésita, ébranlé par l'assurance de la sorcière. Intriquée dans sa pensée comme elle l'était, elle le sentit reprendre pied. Il desserra sa poigne, s'écarta brusquement d'elle et arpenta la pièce, les deux poings sur la tête. Elle observa sa silhouette sombre aller et venir à pas vifs, puis quitta en douceur le chaos de son esprit.

« C'est toi ! gronda-t-il, tremblant de rage. C'est toi qui as foutu cette putain d'idée dans le crâne de Fillip. Arrêter les attentats ! alors qu'on tient la Fédération dans notre main !

— Tu délires, il est assez grand pour se rendre compte tout seul que ça ne menait à rien. Calme-toi et on retourne faire la fête, ou faire semblant de faire la fête, je m'en fous.

— Je n'ai pas l'intention de te laisser lui retourner le cerveau avec ta magie de bourge, Adé, poursuivit-il. Tu te crois forte ? Tu crois que tu peux garder la main sur la Capitale et prendre le contrôle de l'est juste en écartant les cuisses ? J'ai l'Ouest, de Paris à Camarasa derrière moi, moi ! Tu sais, tout ce territoire dont vous vous êtes toujours branlé, dont même Leuthar n'avait rien à foutre ! »

Adélaïde, adossée contre le mur duquel elle n'avait pas bougé, haussa un sourcil de surprise. Elle n'avait jamais porté l'homme en grande estime et ne comprenait pas le but de la discussion qu'il amorçait.

« Des milliers de Vestes Grises derrière moi, poursuivit-il, qui me choisirait, moi, si je leur posais la question, c'est moi qui... »

La jeune femme lâcha un rire sec qui coupa son interlocuteur dans sa harangue.

« Merlin, que tu passes une mauvaise soirée, je pouvais le garder pour moi, Diaidrail, mais là tu me parles de prendre la place de Fillip ! Tu réalises à quel point c'est stupide ? Comment veux-tu que je ne te balance pas ?

— Oh, mais je te dis exactement ce que j'ai besoin de te dire, Mademoiselle Cromwell », gronda-t-il.

Il se planta devant elle, mais observa une prudente distance de sécurité d'un peu moins d'un mètre. Les bras croisés, elle le dévisagea d'un air si hautain qu'il en éclipsa la pénombre de la pièce.

« N'utilise pas ce nom, articula-t-elle.

— Ce que je te dis, ma belle, c'est que si Fillip continue comme ça, il en ira de l'unicité de notre organisation. Tiens-en compte quand tu feras tes petites manœuvres à la con ! Je n'hésiterai pas une seule seconde... Non, mieux, à partir de maintenant, tu intercéderas en fonction de ce que je t'ordonnerais.

— Oh. Laisse-moi réfléchir... Non.

— Allons, très chère, souffla-t-il avec un aplomb qui inquiéta Adélaïde, vous ne voudriez tout de même pas que la réputation de votreGrande Famille ne tombe avec vous si, par malheur, quelqu'un venait à vous dénoncer, vous, votre frère et la demi-douzaine d'opérations financées discrètement par les Cromwell. »

La sorcière pinça les lèvres. Elle allait devoir se débarrasser de ce problème, définitivement.

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