Chapitre 21 -Partie 3 - Demandes et requêtes

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Sur le devant de l'estrade, directement à gauche de Fillip, Isirul rayonnait d'une fierté contenue. Le chef de la cellule de Nord, à qui l'Ordre devait l'empoisonnement du Commandant des Armées Fédérales et plusieurs jours de résistance face aux forces régulières, gardait les mains dans le dos et la tête inclinée en écoutant le discours du leader louer ses actions.

La foule, massée dans la cour principale du fortin, vibrait à l'unisson de leur éclatante victoire et Adélaïde, en laissant glisser son esprit d'une pensée à l'autre, ne cherchait même plus à réprimer l'euphorie que lui inspiraient les réflexions joyeuses des convives.

« Tu ne devrais pas être sur l'estrade avec les autres ? » demanda Grimm dans son dos.

Comme elle, il profitait d'un contrefort dans la muraille de la place d'armes pour observer le discours, sans se mêler à l'auditoire. La petite humaine, toujours accrochée à ses basques, s'était trouvée quelques pierres mal jointes à escalader pour voir au-dessus du millier de têtes réunies là.

« Fillip a d'autres projets pour moi, répondit la jeune femme. À l'avenir, je me montrerai plus discrète encore que d'habitude au sein de l'Ordre. »

Avec le discrédit de Zerflighen, la politique fédérale accueillerait bientôt de nouveaux joueurs et le leader de l'Ordre voulait qu'Esther Cromwell en soit. Fillip avait fini par lui détailler le fond de sa manœuvre : il souhaitait voir Adélaïde disparaître au profil de sa respectable identité d'aristocrate médecin.

« Fillip t'évince ? », interpréta Grimm.

La sorcière lui jeta un regard en biais, et, d'un geste, elle déclencha un charme qui les isola de l'assistance. Le discours de Fillip, qui rappelait à la foule qu'il avait fallu moins d'un an à l'Ordre pour reprendre possession de leur place forte, leur parvint assourdi.

« Je vais quitter officiellement l'Ordre, d'ici quelques mois. Je ferais sauter ma couverture publiquement, je demanderai à être jugée par la Fédération.

— Pardon ? Qu'est-ce que Fillip t'a demandé de faire pour que tu...

— Ça. C'est précisément ce qu'il me demande de faire. Je profiterais du battage médiatique pour me positionner en médiatrice, entre l'Ordre et la Fédération. Fillip veut voir émerger un nouveau camp politique qui, officiellement, ne nous soit ni soumis, comme le fait Perm, ni frontalement opposé, comme celui de Zerflighen, ni indifférent, comme de Du Château. »

Grimm fronça les sourcils et reporta son attention sur la foule dont les applaudissements emplirent soudain l'espace, en dépit du sortilège qui les protégeait.

« Je ne vois pas l'intérêt.

— Pour imposer l'Ordre durablement, il faut donner aux Fédérés un camp auquel la majorité d'entre eux puisse adhérer. Ni complètement pour l'Ordre, mais surtout, ni complètement contre. Je ne te parle pas d'un plan à court terme, Grimm, je te parle de poser les bases d'une nouvelle Fédération, de ce qu'elle deviendra, dans cinq ans, dans dix ans...

— Fillip veut que tu te retires de l'Ordre pour te lancer en politique, reformula le mécamage avec un sourire en coin. Pourquoi tu me dis tout ça ?

— Tu n'as pas ta place dans l'Ordre, j'aimerais que tu me suives. »

Grimm pinça les lèvres. Il n'avait pas besoin de demander pourquoi elle pensait cela de lui. Son mécartifice ne lui vaudrait que haine et humiliation au sein des Vestes Grises. Elle lui offrait la possibilité de continuer à servir l'Ordre tout en se protégeant des dérives de ses partisans. Adélaïde suivit son regard glisser vers Faï, juchée sur un moellon de pierre, à quelques mètres du sol. La fillette observait le discours, le menton posé sur ses bras croisés. Isolée d'eux, comme le reste des convives, elle n'avait pas remarqué le sérieux de leur échange.

« Je ne sais pas, Adé. Y'a la gamine, commença le sorcier, mal à l'aise.

— C'est une otage, Grimm, arrête de...

— Elle ne me juge pas sur mon mécartifice et à force de veiller sur elle, je m'y suis attaché.

— Grimm, soupira Adélaïde, d'un air désolé.

— J'en suis, si tu me jures que la première chose que tu feras, quand tu te seras intronisée médiatrice, sera de négocier sa libération. »

La jeune femme le dévisagea un long moment avant de hocher la tête. Oui, ce pouvait être une belle opération. Pas aussi belle que ce que Fillip prévoyait, à terme, pour eux, mais un beau début tout de même.

Adélaïde réprima un sourire. Lorsque leur nouvel instrument politique serait en place, lorsqu'ils se seraient affrontés en débat, lorsqu'ils auraient négocié, lorsque le leader de l'Ordre aurait menacé son ancienne lieutenante et qu'elle lui aurait résisté... lorsqu'ils auraient occupé l'opinion publique des mois, voir des années durant avec leur scénario plein de drames et de passion, ils l'achèveraient d'un mariage. Esther Cromwell deviendra celle qui m'aura fait fléchir. Celle qui aura fait reculer l'Ordre, avait conclu Fillip au terme de l'énoncé de son plan.

Par elle, l'Ordre deviendrait acceptable aux yeux de n'importe quel sorcier.

« Et ta Grande Famille, dans tout ça, ils approuvent ? demanda le mécamage.

— L'Ordre veut me pousser jusqu'à la présidence de la Fédération, je pense que ma famille va trouver à s'en accommoder », répondit Adélaïde avec un sourire.

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