Chapitre 21 - Partie 1 - Demandes et requêtes

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Amalia, attablée dans une cahute de bois, sirotait un café frappé. L'endroit, une petite pièce au mobilier sommaire, embaumait un mélange d'arômes épicés, de bambou et d'une forte odeur d'humus humide. Elle s'ouvrait d'une grande fenêtre obstruée d'une moustiquaire par laquelle la sorcière devinait une épaisse forêt tropicale. Alix ferma les yeux, savourant le goût de sa boisson autant que la sensation de fraîcheur qu'elle lui procurait.

« Avec tes derniers courriers, je me doutais que ça n'allait pas fort, mais de là à te voir débarquer ici à l'improviste, tu m'inquiètes ! s'exclama une voix rauque depuis la cuisine.

— Je me suis fait mettre à pied deux semaines, hier », avoua Amalia.

Elle ne l'avait pas digéré et ne le digérait probablement pas. Réprimant un grognement agacé, la sorcière laissa courir son regard sur l'intérieur dépouillé de son hôte. Madhu ne s'installait jamais longtemps au même endroit et ne s'embarrassait pas de meubles complexes à ranger : une grande table de fer et de bois, un bar vitré orné de quelques très bonnes bouteilles et quelques fauteuils en cuir tanné, l'ensemble très certainement enchanté pour se rétracter dans la malle-univers qui servait de table basse. Alix reporta ses yeux sur le méca quand il sortit de ce qui devait être sa cuisine.

« Ils ont le droit de faire ça, malgré ton poste ? »

La sorcière grimaça et garda le silence. Elle ne pouvait pas répondre à cette question sans sous-entendre son statut de Magistre Régente et Zerflighen en serait immédiatement informé. Elle haussa les épaules sous le regard railleur de son ami, puis changea de sujet.

« J'en profite pour prendre des vacances.

— Tu restes combien de temps ?

— Deux jours, si tu veux bien de moi. »

L'homme posa devant elle une petite planche avec des morceaux de fruits frais coupés à la perfection. Il l'avait accueillit d'une accolade fraternelle, à laquelle elle avait répondit tant bien que mal, vu l'envergure du gaillard. Leurs conversations épistolaires entretenaient leur relation, même à distance, mais elles ne valaient pas les précieux moments d'un échange réel. Leurs retrouvailles les avaient entraînés dans des anecdotes frivoles et chaleureuses, une mise à jour nécessaire pour s'apprivoiser à nouveau, s'assurer de la vivacité préservée de leur amitié.

« Deux jours, ce ne sont pas des vacances. C'est un weekend.

— Très bien. Je reste pour un weekend de milieu de semaine, si tu veux bien de moi.

— On ne s'est pas vu depuis qu'on a perdu Salem et Raidha, bien sûr que tu peux rester. »

Alix termina son verre et Madhu l'envoya se laver à la cuisine d'un geste de la main. La fédérée prit la peine d'accrocher son regard brun pour répondre à son léger reproche :

« Tu es le bienvenu chez moi aussi, tu sais ? »

L'homme haussa les épaules et son mécartifice émit un grincement strident. L'accueil réservé aux presque organiques par la Fédération s'avérait plutôt froid et il préférait, de loin, la chaleur de la bordure du Sahyadri, même dans la moiteur de Parambikulam.

Alix fronça les sourcils. Son artefact n'aurait pas dû produire un tel bruit.

« Ce n'est pas réglé, ton bras ? »

Lors de leur combat avec l'ancien leader de l'Ordre, il s'était pris un maléfice qui l'avait handicapé sur les dernières heures de luttes.

« Je pensais. Mon mécartificien s'arrache les cheveux. Leuthar était un sacré enchanteur. Son sort continu à me pourrir la vie.

— Tu ne m'as rien dit ! s'insurgea Amalia, inquiète.

— Tu avais tes problèmes, déjà, avec le retour de l'Ordre. »

Il fit rouler son épaule d'iris et de fer qui s'en plaignit d'une lamentation aux sonorités de métal pilé.

« Je le change intégralement dans trois jours. C'est pour ça que je voulais savoir combien de temps tu restais. »

Le regard d'Amalia s'assombrit. S'il remplaçait son méca, il lui faudrait des mois avant de pouvoir s'en servir correctement et sans doute des années pour atteindre le niveau qu'il avait à l'époque de Leuthar.

« Alors je suppose que je ne peux pas te demander de l'aide pour Fillip, souffla-t-elle avec un bref rire jaune.

— C'est pour ça que tu venais ? »

Amalia hocha la tête avec un sourire crispé, un quartier de fruit orange à la main.

« Désolé. Je t'aurais bien aidé à terminer le travail, mais là, ça ne sera pas avant l'année prochaine.

— Je dois agir vite.

— Ça ne te ressemble pas...

— Quelqu'un, dans l'Ordre, connaît mon identité. Je dois frapper fort pour l'empêcher de parler. »

Le mécamage grimaça, navré pour elle.

« Et Jack ? Son méca est opérationnel depuis quelque temps, déjà, non ? »

Jack, l'autre survivant de leur attaque, avait perdu un bras dans la bataille. Les meilleurs mécartificiens américains l'avaient pris en charge. La sorcière esquissa un signe de dénégation.

« Je ne peux pas le faire traverser l'Atlantique : la route est coupée, on a toujours un Optium de transfert au fond de l'océan.

— Ils n'ont pas encore réglé ça ?

— On avait d'autres priorités... Et je ne peux pas non plus le faire passer par le Pacifique : impossible d'obtenir des autorisations sans identification magique, ce qui m'exposerait encore plus qu'aujourd'hui ou exposerait mon relais.

— Alors tu dois te tourner vers la Confrérie. »

Amalia ne réagit pas. Elle doutait que la Confrérie accepte de participer à un tel changement dans le court de l'histoire qui s'écrivait sous leurs yeux.

« Je trouverai. Je trouve toujours », conclut-elle.

De toute façon, avec Esther, elle n'avait plus le choix.

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