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Ne jamais descendre !

Si nous possédions tout un tas de règles, celle-ci était de loin la plus importante. La seule que j'entendais chaque jour. Plusieurs fois par jour, devrais-je dire.

— C'est très dangereux en bas ! nous avait répété Saliana, notre éducatrice, pendant toute notre enfance. Pourquoi croyez-vous que les gardiens se donnent tant de mal à nous garder ici ?

À la vérité, aucun de nous ne le savait, mais personne n'avait jamais osé lui demander. Enfin, si. Une fois, j'avais demandé :

— Pourquoi ?

Le reste des enfants m'avait regardée avec des yeux admiratifs. Enfin nous allions savoir. Enfin, l'un d'entre nous levait la main et posait cette question qui brûlait les lèvres de chacun. La déception fut à la hauteur de nos espérances.

— Pour vous protéger ! Voyons, Célia, avait-elle répliqué.

— Mais de quoi ? avais-je alors insisté.

Mon ton avait peut-être été un tantinet trop familier, ou trop insistant, difficile à dire. Saliana m'avait dévisagée un instant, une mèche brune se calant pile dans la ride verticale de son front. Lorsqu'elle vous regardait comme ça, c'était mauvais signe. Et, comme un réflexe conditionné, la dizaine d'enfants que nous représentions avait rentré la tête dans les épaules. Mais je voulais ma réponse, alors j'avais attendu qu'elle me la donne en soutenant son regard acariâtre.

— De tout ! Et maintenant, reprenons...

Le sujet qu'elle avait choisi d'aborder ensuite ne m'a pas marquée.

Ce fut la seule et unique fois où nous avions abordé le sujet aussi directement. À cette époque, j'avais assisté à mon onzième ou douzième rituel et je vivais encore chez Vernor, mon seul véritable ami. Depuis, le temps était passé et aucun de nous n'avait pu en apprendre plus sur ces dangers qui nous menaçaient. Nous avons cependant eu plusieurs confirmations de l'importance de respecter la règle. Certains adultes, surtout parmi les gardiens, disparurent en bas, sans jamais reparaître sur le territoire. Ce fut aussi le cas d'un enfant un peu trop curieux. J'étais très jeune à l'époque et je n'avais pas assisté à la scène. Ce futur gardien avait tenté de s'aventurer seul dans les étages inférieurs et n'était jamais revenu. La rumeur prétendit qu'on n'en retrouva qu'un bras.

Lorsque j'avais demandé à ma mère, la folle de la tribu, je n'avais eu guère plus de réponse. La vérité était qu'elle ne savait pas plus que moi ce qu'il y avait en bas. Elle avait déjà tant de mal à se souvenir de qui elle était...

On l'appelait parfois la folle de la tribu, même maintenant. Pourtant, elle ne l'avait pas tout à fait été. Disons surtout que la comprendre avait parfois été un véritable défi. Gardos, notre chef, m'avait raconté qu'on nous avait retrouvées un jour, accrochées au tronc d'un celba, à la périphérie de notre territoire. Elle était inconsciente et moi, je gazouillais. Personne ne savait d'où nous venions. Et même lorsque j'avais demandé comment on avait pu nous accrocher au tronc d'un arbre, personne ne put me répondre. Notre territoire était situé si haut dans les branchages que nous ne pouvions pas voir le sol. Comment quelqu'un – ou quelque chose – avait pu nous déposer là ?

La mémoire de ma mère avait toujours été, pour le moins, défaillante. Parfois, elle s'était souvenu d'une bribe d'événement. La plupart du temps, ça n'avait aucun sens et, à force, ce surnom ridicule lui avait été donné.

Tout comme ma mère, je possédais mon propre sobriquet. Moins affligeant cependant : la bleue. Il se trouve que j'aimais bien qu'on m'appelle ainsi... la plupart du temps. J'étais fière de mes yeux couleur du ciel, après tout. Fière de n'être pas tout à fait comme tout le monde. Personne n'éprouvait la moindre curiosité pour le monde extérieur, pour ce qu'on pouvait découvrir et explorer au-delà des limites de notre territoire. Ou en bas...

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