Chapitre 17 : « L'Éléphank de Bastille »

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La Magnon est trop gourmande. Les 80 francs de rente mensuelles que lui verse le sire Lenormand ne lui suffisent pas. Il est vrai que les Jondrette lui prélèvent 8 francs de commission pour la location de leurs deux fils. Mais 72 francs reste une somme très raisonnable. Sans la complicité des Jondrette, la Magnon toucherait zéro, nada, que dalle, néant.

Pour autant, elle veut plus, toujours plus. Elle n'hésite donc pas à tremper dans les sombres magouilles des Potron-Minet, la coterie formée par les Jondrette et les trois frères : Gros-nez, Gros-Signol et Gros-Bras. Son rôle dans cette malhonnête camarilla est d'écouler les prises de valeur. Par exemple, la chevalière du défunt Marius Pontmercy. Car, pour facturer le bon prix, il faut trouver le bon client. Or, la Magnon fréquente du « beau monde », comme elle aime le dire. Il est vrai que ses allures de bourgeoise décomplexée séduit le « beau monde ».

Ce jour, elle reçoit chez elle les Potron-Minet. Si madame Jondrette et les trois écorcheurs montent dans l'appartement de la Magnon, monsieur Jondrette reste en bas, monter la garde. L'ancien Thénardier est le premier à comprendre que la chance tourne : un peloton de gendarmes, mené par un officier de la sûreté, se déploie autour de l'immeuble. Le Rat a juste le temps de s'éclipser avant de se faire démasquer.

Vous en déduisez que le Rat est un lâche. Il abandonne ses partenaires de crime. Surtout sa femme. Vous avez tort, il n'avait guère la possibilité de prévenir sa Souris à temps. Il se serait fait prendre avec les autres. Car, c'est l'agent spécial Javert qui dirige l'opération. Et grâce à son œil d'aigle, il aurait aussitôt démasqué le 6e membre des Potron-Minet.

Cela fait un moment que l'officier de police, récemment promu capitaine, est sur les traces de cette bande des racailles. Le meurtre de Marius a été la goutte de trop. Javert, à la vue perçante, a reconnu immédiatement le modus operandi des trois frérots. Trois idiots qu'il a réussi à localiser, car ces derniers manquent singulièrement de finesse et de prudence. Trois malfrats qui l'ont naïvement mené à cette bâtisse.

En haut, la surprise est totale. Deux des frères Potron-Minet se font serrer sans effort. Courageux jusqu'à la mort, Gros-Bras, le troisième, préfère périr que se rendre. Mais, c'est la Jondrette qui pose le plus de difficulté aux soldats. Elle a beau appartenir au sexe dit faible, elle frappe plus fort qu'un maton. Quant à la Magnon, elle prétend être la victime, celle qui doit acheter la bague. Malheureusement pour elle, c'est méconnaître l'esprit rancunier de l'ex Thénardière qui n'hésite pas une seconde à l'inclure dans la bande.

Tout ce « beau-monde » est ensuite embarqué à la préfecture et écroué. Les deux femmes sont par la suite condamnées au bagne. Les hommes à la guillotine. En une journée, le Rat a perdu tout ce qui lui restait : ses affaires, ses complices. Et surtout sa compagne, sa partenaire pour le meilleur et pour le pire...

Et les jumeaux ? Ils sont restés enfermés dans le double fond du coffre de l'armoire. C'est leur mère d'adoption qui leur demande de se cacher là, à chaque fois qu'elle reçoit du « beau-monde ».

Quand ils se décident enfin à ressortir de leur cachette, l'appartement est sens dessus dessous. La police a fait une première fouille. Heureusement, les garçons ont échappé à l'investigation. Les jours suivants, terrés dans la demeure, ils grignonnent les provisions de la Magnon. Hélas, les stocks s'épuisent et les irruptions successives des policiers dans l'appartement obligent les jumeaux à affronter la réalité. Leur mère d'adoption ne reviendra pas. La nourriture n'est pas indéfiniment renouvelable. On va finir par les trouver et les enfermer dans un orphelinat. Les deux garçons se résignent à affronter la rue : un monde dont ils ignorent tout, si ce n'est qu'il n'est pas recommandé aux âmes sensibles.

Les jours passent. Les deux gosses parviennent à échapper aux rafles et aux baffes. Encore petits, ils parviennent à se faufiler partout. D'autant qu'ils sont agiles, comme leur aîné : Gars Vif. Cependant, leur moral et leur état général se dégrade. Le hasard ou la providence fait bien les choses. Leurs pas finissent par croiser ceux de Gavroche.

Ce dernier repère aisément ce duo de bambins qui détonne dans le paysage des mauvais quartiers. Leurs vêtements sont sales mais trop bien coupés. Leur regard est encore flottant et hésitant. Ils rasent les murs. Gavroche, qui se rappelle ses premiers jours d'orphelin, a pitié de ces deux-là. C'est sans arrière-pensée qu'il s'approche d'eux et leur propose de les inviter à la taverne.

Fatigués mais devenus plus sauvages, les jumeaux accueillent avec méfiance la proposition. Le temps a passé sous les ponts. Les trois garçons ignorent que le même sang maudit coule dans leurs veines. Peuvent-il faire confiance à la générosité d'un inconnu ?... Les jumeaux hésitent, traînent des pieds, se font désirer... Peut-être que les gènes finissent par parler ou est-ce la faim ?... Les orphelins finissent par entrer dans le bouge désigné par Gavroche. Celui-ci, qui vit du fruit de ses rapines, régale les jumeaux. Il apprend ainsi que les deux garçons ont perdu parent et domicile. Le pickpocket se dit que sa tanière est bien trop grande pour lui.

Le soir venu, Gavroche les amène chez lui, sur la place de la Bastille, au pied de l'Éléphank qui trône sur le rond-point, qu'il indique fièrement.

— Taaataaa. Admirez, les Gémeaux, c'est là que j'habite !

— Dans ce géant truc ?! s'exclame le premier jumeau

— La classe, précise l'autre.

— Z'allez voir. C'est immense.

Gars Vif les entraîne en direction du pied avant droit. À l'arrière, ont été gravés des marches qui leur permettent de monter jusqu'au col de l'animal en acier. Gavroche crochète ensuite la trappe qui se dissimule sur le ventre du char. Ils pénètrent enfin dans les entrailles métalliques du monstre. Leur hôte appuie sur un interrupteur : une douce lueur rouge éclaire l'habitacle. Pour les jumeaux, c'est un spectacle magique. Les parois sont couvertes de boutons, d'écrans, de leviers, de tubes, de casiers.

— Ici, une seule règle : Ne touchez à rien. Sauf si je vous le demande.

Les deux garçons n'entendent pas la dernière remarque. Trop occupés qu'ils sont à scruter ce paradis de la technologie militaire.

— Hé ! les Gémeaux ! Compris ?

— Heu... Oui...

— J'aime mieux ça. L'engin a été désarmé mais quand même. J'aimerais pas qu'on parte tous les trois en fumée à cause d'une fausse manipulation.

Gavroche les guide enfin vers l'arrière du monstre de métal. Tout au fond, sont alignés de chaque côté deux paires de couchettes, assemblées l'une sur l'autre.

— Moi, je dors sur la couchette de gauche. Vous, vous irez sur celle de droite. Un dessous, l'autre dessus.

La journée a été longue et riche en émotion. Les trois garçons s'allongent rapidement. Pour les jumeaux, le sommeil est néanmoins difficile à venir. Ils n'en reviennent toujours pas. Quelle incroyable journée. Ils ont trouvé un compagnon, un mentor. Gars Vif qui, décelant en eux un don pour l'escamotage, leur a promis de leur enseigner les règles de la rapine. Ils ont également un nouveau toit : un domicile de rêve. Une merveilleuse demeure qui conserve encore sa part de mystère et d'inconnu. Les Gémeaux entendent des grincements, des raclements, des sifflements. Ils imaginent que d'invisibles souris rôdent dans la machinerie. En réalité, ils sont produits par les mécanismes étranges qui maintiennent en vie l'Éléphank.

C'est le début d'un nouvel épisode pour les trois garçons. Un épisode heureux. La misérable famille Thénardier, du moins les fils, sont réunis de nouveau. Pour le meilleur...

À suivre...

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