Chapitre 20 - Partie 4 - Panique

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Assise dans le bureau de Zerflighen, face à lui et à côté de Henri Salt, Amalia attendait, les bras croisés, que le Président reprenne pied. Le remplaçant de Serge s'agitait d'un tic. Elle pouvait bien comprendre le choc, au vu de la panique dans laquelle l'annonce du dernier attentat de l'Ordre l'avait plongée.

Elle avait dormi une journée entière, signe de son épuisement avancé – en principe, elle ne dormait jamais plus de quatre heures. À son réveil, elle avait trouvé Mattéo et Naola à son chevet, rassurés de la voir plus calme.

« Il ne peut pas faire ça, répéta Henri, la voix tremblante.

— Il le pourra si nous ne faisons rien. J'ai suffisamment d'informations pour que nous puissions attaquer les sept cellules principales de l'Ordre. En visant en priorité les cellules des zones où aucun attentat n'a été fomenté, nous devons pouvoir réduire à néant leurs avancées.

— Ça ne les empêchera pas de monter un nouvel attentat », répliqua Zerflighen.

Il releva enfin le regard vers la sorcière, les yeux rouges. Amalia fronça les sourcils.

« Je veux céder à l'Ordre.

— Pardon ? »

Amalia se redressa un peu plus sur sa chaise, prête à argumenter l'idiotie de cette direction.

« Serge n'a...

— Serge est incapable, actuellement, de prendre une décision. Je ne prendrais pas le risque de perdre le Commandant des Armées, une soixantaine d'hommes, de mener une attaque contre l'Ordre, après une défaite cuisante, alors qu'ils sont résolus à buter nos enfants. »

Henri Salt sursauta, sans doute choqué par les propos crus du Président et par son ton, sec et incisif.

« Karles, tu... commença Amalia.

— Non, Amalia, tu ne comprends pas. La décision est prise de mon côté. Je ne prends pas ce risque. »

La sorcière pinça les lèvres.

« Tu fais une erreur. Céder aujourd'hui ne les empêchera pas de nous menacer plus tard. De quoi aura-t-on l'air à céder maintenant ? Les humains, la science, les bâtiments, on s'en tape, mais quand on touche à notre armée, on se chie dessus ? »

À nouveau, Henri Salt sursauta et la dévisagea.

« Je préfère que l'opinion croie que je me chie dessus que d'avoir la mort de Serge, de ses hommes et d'enfants sur la conscience. »

Amalia se détourna de lui pour prêter attention à Henri. À deux, ils pouvaient se passer de l'avis des Trois et mener l'attaque, sous la loi martiale.

« Réunis tes hommes, j'ai besoin de tous les capitaines dans une heure pour organiser l'offensive.

— Pardon ?

— Tu suis toujours les ordres de Serge ?

— Mais il est hors de question que je relance la moindre opération sans l'appui de deux Présidents, s'insurgea le général. Pas après la défaite au nord ! Pas avec les troupes diminuées ! »

La colère de la sorcière, peu à peu, remonta à la surface. Son regard alla d'un homme à l'autre.

« Vous êtes d'accord, cracha-t-elle. Tous les deux.

— De toute évidence, répondit froidement le Président.

— Tu perds ton poste en signant notre reddition, Karles !

— Mon poste à moins d'importance que la vie de... »

Amalia se releva d'un bond et posa ses mains sur le bureau, tremblante de rage. Face à elle, l'homme quitta sa chaise pour soutenir son regard debout.

« Tu ne PEUX pas abandonner tous tes idéaux parce qu'on s'en prend à des gamins ! On doit se battre ! Par Merlin, à quel moment avez-vous perdu toute raison ? Comment pouvez-vous, tous les deux, encore envisager vous regarder dans une glace ? »

— C'est tout l'inverse : je ne réussis plus à me regarder dans un miroir en sachant que mon inflexibilité met en danger l'intégralité de la Fédération.

— C'est en cédant que tu les mets en danger ! Tu abandonnes tout ce pour quoi nous nous battons tous, ce pour quoi Serge se bat depuis près de vingt ans ! Merde ! Et tes larmes au discours de Serge aux funérailles de Dan, c'était du flan ? »

Karles restait de marbre face à la sorcière et Henri, debout lui aussi, ne savait plus où se mettre.

« Nous allons perdre Amalia. Si nous attaquons, nous allons perdre, beaucoup de sorciers et sorcières mourront, et rien n'empêchera l'Ordre de mettre son plan à exécution !

— Je serai avec eux ! Je me battrais avec eux !

— Tu ne remplaces pas une armée, Amalia ! J'ai bien plus besoin de toi ici, à mes côtés, qu'à risquer ta vie sur un champ de bataille perdue d'avance !

— D'autant que s'il faut attaquer à sept endroits en même temps, tu ne pourras pas être partout », fit très justement remarquer Henri, pragmatique.

Zerflighen esquissa un signe de la main en sa direction qui sonna, aux oreilles d'Amalia, comme un "Tu vois ?". La sorcière s'écarta du bureau dans un cri rageur et marcha quelques pas dans la pièce avant de reprendre :

« L'Ordre qui récupère le Fortin, avec notre accord ? Tu sais très bien ce que cela signifie ! Tu ne risques pas que ton poste, bordel ! En refusant d'attaquer, tu vas faire tomber la Fédération !

— Tout de suite les grands mots...

— Qui continuera à croire dans un système capable de se soumettre à Leuthar, de fêter sa mort et de se plier à son successeur, la queue entre les jambes, en jappant pour avoir un antidote ? Oui, la Fédération ne s'en remettra pas !

— Alors la Fédération tombera ! Tu as une idée du nombre de sorciers morts dans notre lutte contre l'Ordre ? Tu ne peux pas me demander de lancer une attaque suicide, non préparée, sur un coup de tête, parce qu'ils ont menacé de tuer des enfants !

— Tu ne peux pas non plus signer une reddition parce qu'ils ont menacé de tuer des gamins !

— Si. Si, je le peux. »

Zerflighen sortit de son bureau un mémorigami, celui-là même qui lui permettait de contacter Perm, et un stylo. Amalia blanchit.

« Ne fais pas ça, gronda-t-elle. Si tu n'as pas le courage de lancer cette attaque...

— Tu es mise à pied, Amalia, l'interrompit calmement le Président en se rasseyant

— Pardon ?

— Tu as deux semaines d'arrêt pour t'en remettre. Je ne veux plus de toi au Magistère pendant ce temps. »

Immobile, incapable de réagir, la Magistre l'observait rédiger sa reddition. Leur reddition.

« Dors, repose toi, je ne sais pas, mais fais quelque chose, continua le sorcier. Tu es ingérable ces derniers temps.

— Je t'emmerde, Karles.

— Reviens me voir à ton retour. On aura à parler. »

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