Cyrus s'avança, lui tapa une paume amicale dans le dos et le taquina :

— N'oublie pas de respirer.

— Merci..., souffla Eder.

Le reste de la bande applaudit.

— Loin de moi l'idée de gâcher notre petite fête, reprit le directeur, mais si nous désirons être à l'heure, il faudrait entamer cette succulente pâtisserie !



Eder se détailla dans le miroir et s'autorisa un sourire satisfait. Son apparence était impeccable. Il était enfin prêt.

Son ventre était noué, sa gorge, serrée. Ses jambes tremblaient sous son siège. Il ne tenait plus en place. Bon sang, il allait jouer !

Il se leva et marcha autour de la table, où une part de gâteau subsistait. Cyrus lui avait recommandé de ne pas rejoindre l'avant-scène avant qu'on vienne le chercher pour sa première apparition. Selon lui, rester enfermé, en dehors de l'agitation, lui permettrait de mieux se concentrer sur son rôle et de ne pas ressentir la pression des autres.

Eder admettait que son trac n'avait pas besoin d'être augmenté. Cependant, l'isolement l'empêchait de se focaliser sur le script ou de se glisser dans la peau de son personnage. Une foule de questions le titillait. Les décors rendaient-ils bien ? Ses amis s'en sortaient-ils ? Et le public, était-il plus nombreux que les dernières fois, comme Cyrus l'espérait ?

Eder soupira. Il avait promis d'appliquer les conseils prodigués, mais aller jeter un œil à la scène était tellement tentant... Serait-ce si mal d'observer les sièges et le spectacle quatre ou cinq secondes, dissimulé derrière le Manteau d'Arlequin ?

N'y tenant plus, il s'engouffra dans le couloir et courut rejoindre le reste de la troupe.

— Eder ? hoqueta Bonnie lorsqu'il fut à sa hauteur. Qu'est-ce que tu fais là ?

Dans sa robe rouge bouffante, son amie était magnifique. Il se réjouit à l'avance de lui donner la réplique.

— J'ai eu envie d'avoir un avant-goût de la pièce et de la salle, lui avoua-t-il.

La jeune femme plissa les lèvres.

— Cyrus souhaite que tu aies la surprise en montant sur la scène.

— Patienter n'a jamais été mon fort, plaisanta Eder. Ça ne ruinera pas mes efforts pour maîtriser mon texte.

— Cyrus n'apprécie pas qu'on ne respecte pas ses consignes.

— Juste un coup d'œil, la supplia-t-il.

L'insistance de sa partenaire le stupéfiait. Cyrus n'avait rien d'un tyran. En quoi l'autoriser à contempler le fruit de leur travail l'embêterait-il ? Il ne lui avait pas donné d'ordres, uniquement des conseils.

— D'accord, mais garantis-moi de retourner dans ta loge après. Une première pièce, c'est quelque chose ! J'étais si excitée par ce que je voyais quand j'ai rejoint le groupe que j'en ai oublié une phrase dans mon premier monologue... Je ne veux pas que ça t'arrive. Un environnement calme te conviendrait mieux.

— Croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer, s'esclaffa Eder.

L'expression datait d'une époque révolue. Pourtant, il l'adorait, il la jugeait amusante. Bonnie soupira, mais s'écarta afin qu'il puisse continuer sa progression. Plus qu'une dizaine de pas, et il y serait.

Eder inspira. Les mots de ses pairs sur scène lui parvenaient, ponctués de plusieurs murmures qu'il devinait provenir du reste de la bande. Son cœur battait la chamade, incapable de supporter son impatience. Il ralentit, subjugué par l'éclat des lumières qui balayaient le décor. La scène II de l'Acte I se terminait, l'avant-dernière avant la sienne. Tous les artistes se focalisaient sur l'action en cours, si bien qu'Eder passa inaperçu.

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