Les premiers jours de cendres - partie 2

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Ils mettent les voiles une fois l'ange disparu du paysage. Le comportement erratique de la bestiole étonne Oxyde : elle arpente la route sans trop savoir où aller, comme si elle était bourrée. Il finit par comprendre ce qui cloche après cinq minutes d'intense concentration sur son aura : ces abrutis se mangent la réalité dans la figure sans y avoir été préparés. Ils ne parviennent pas encore à l'appréhender, déboussolés par leur passage entre ciel et terre, et par la certitude qu'ils ne remontreront peut-être plus jamais.

Quand ils parviendront à maîtriser cette douleur, quand ils se feront à leur tangibilité toute neuve, ils n'en seront que plus dangereux. Quelque chose souffle à Oxyde que cela se produira plus vite que prévu.

Il découvre ce monde nouveau au fil des jours. Des jours interminables durant lesquels il marche sans s'arrêter, sauf pour passer la nuit dans une voiture abandonnée ou une maison quelconque.

Un monde détruit dans sa totalité ou presque, jonché de ruines, couvert de poussière, envahi par le silence. Et la cendre...

Oxyde comprend très vite qu'il s'agit des vestiges de ceux que la lumière a brûlés. Voilà pourquoi il ne voit de cadavres nulle part.

Il lui arrive d'avancer durant des heures sans croiser âme qui vive, et de devoir ensuite se frayer un chemin parmi les hordes de survivants à la recherche d'un abri. Les visages sont effrayés, sales et tristes. La colère submerge certains d'entre eux, il en ressent la combativité, l'envie de vivre. Il se joint alors à eux le temps de recharger ses batteries : il passe dans la foule sans se faire remarquer, frôle leurs âmes et absorbe tout ce qui vient à sa portée. Un shoot de vie afin de compenser sa petite conversation avec les morts. Il faut dire que parler aux voix l'a littéralement vidé de ses forces. Retrouver la proximité des vivants lui met du baume au cœur.

Il finit par s'y habituer, à la fin du monde, à croire qu'il était fait pour ça. Un vrai voyageur post-apocalyptique. Cette idée amuse Francesca qui, elle, reprend vie à ses côtés. Si on peut dire. Il en oublie qu'elle n'est plus qu'un fantôme, il nie tout en bloc, s'attendant d'avance à en souffrir lorsqu'il se prendra le retour de karman dans la figure.

Quitte à vivre à la marge du monde, autant le faire jusqu'au bout, et occulter la réalité.



Oxyde parvient enfin à rejoindre la Bretagne après une semaine de marche et y entre comme on entre dans un autre pays – les indépendantistes survivants s'en sont donné à cœur joie, à coups de pancartes et de frontières que plus personne ne garde.

Il croise deux mecs à une une vingtaine de kilomètres de Rennes. Il ne se méfie pas tout de suite, tout entier plongé dans ses réflexions, mais lorsqu'il aperçoit ces types, il réalise trop vite qu'il ne va pas passer un quart d'heure de folie.

Trop tard, ils l'ont repéré. Oxyde fait mine de poursuivre sa route sans se démonter, la tête baissée.

Mais alors que les deux voyageurs s'apprêtent à le croiser, quelque chose le pousse à lever les yeux. Ces deux-là ont l'air de se croire dans Mad Max version curé, avec col blanc et grande croix de bois autour du cou. Des néphilistes...

Ils ralentissent. Puis s'arrêtent.

L'un d'eux se plante face à Oxyde, le toise de haut en bas.

Merde, ils l'ont reconnu. Ils le cherchent, même, sans doute. Réfléchissant à toute vitesse, Oxyde se demande comment il va réussir à s'échapper de là : les deux hommes, s'ils portent des croix, ne ressemblent en rien à des prêtres. Leurs fringues sombres sont poussiéreuses et maculées de sang, tous les deux en ont les mains couvertes, et chacun porte un couteau à la lame impressionnante. Depuis quand les curés bossent-ils avec des pillards post-apocalyptiques ?

600 jours d'apocalypseLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant