Telle une fleur qui se fane sous la neige

9 4 3
                                                  

Eko avait pu prendre des chemins que les deux autres n'avaient pu emprunter, aussi était-elle arrivée la première sur le toit du centre commercial.

Des plaques de bitume en bordure s'ouvraient au milieu sur un vaste jardin d'agrément, fermé au public ce soir à cause de la tempête qui enflait et enflait. Les flocons de neige sur les branches des pruniers laissaient croire qu'ils étaient déjà en fleur. À leur aplomb tanguaient dans les bourrasques les triangles oranges dressés depuis le premier jour de l'état martial, depuis que le ministère craignait la moindre attaque terroriste : quelques dizaines de cerfs-volants intelligents se maintenaient en l'air, les boursouflures métallisées de leurs charges anti-drone à peine visibles dans la tourmente.

Eko avait probablement un peu de temps avant que Towan et son alter ego n'arrivent, et la vue des planeurs de toile fluo lui donna une idée. L'esprit tendu vers le blizzard, elle s'immisça dans les cerveaux de silice des ailes volantes. Des I.A. assez simples pour qu'elle les manipule sans trop lutter. Une pensée obligeait un circuit à s'ouvrir, une autre à se fermer ; une voilure se repliait, une gouverne s'élevait, un volet se déployait. Petit à petit, ordre après ordre, deux cerfs-volants tanguèrent jusqu'au toit, à hauteur de regard, prêts à être envoyés où bon lui semblait.

Prise d'un malaise soudain, elle perdit l'équilibre et tomba à genoux. L'effort l'avait épuisée alors qu'elle s'était imaginé pouvoir amener jusqu'à elle une dizaine de bombes volantes. Le mugissement de la tempête lui parvint étouffé, comme à travers du coton, et la neige autour d'elle se couvrit d'un voile noir abyssal. Eko, apeurée, ramena les mains sur sa poitrine, par réflexe charnel, pour se protéger. Il ne lui restait plus beaucoup de temps.

Des coups de feu éclatèrent, nets sous son crâne. Une porte de service s'ouvrit en grand. Towan surgit du carré de lumière au sodium, l'Eko de chair sous un bras, le poids de son automatique au bout de l'autre. Eko plissa le front, son esprit condensé en une unique pensée, et les deux cerfs-volants vrillèrent jusqu'à l'entrée. L'impact déchira leurs toiles quand les fines armatures de fibre carbone s'encastrèrent dans l'embrasure. Les formes arrondies des bombes à grenaille qu'elles portaient se découpèrent dans l'éclairage des néons, prêtes à exploser sous son ordre muet.

Leurs poursuivants devraient les désarmer ou les contourner, de quoi gagner quelques minutes de répit.

Eko fit volte-face, saisie de vertige par ce mouvement brusque. Towan se tenait au bord du toit, au pied d'une tresse de fibres optiques tendue vers un autre bâtiment, plus bas. Son sac était étendu à ses pieds, ouvert au vent, tandis qu'il devait y chercher de quoi faire des poulies pour cette tyrolienne improvisée.

Mais où était l'Eko de chair ?

La chamane suivit les traces de pas qui s'effaçaient déjà, d'abord dans l'herbe givrée, puis sur les plaques de goudron blanchi. Son corps gisait, adossé aux cubes de zinc froid de climatiseurs, un peu à l'abri des rafales et de la neige. Son visage était livide, ses yeux mi-clos, ses paupières frémissantes, luttant pour s'ouvrir sur un regard de plus en plus absent.

Il ne fallut pas longtemps à Eko pour comprendre. Trois minuscules dards se dressaient, plantés dans le ventre, sous le manteau de cuir. Un bot l'avait touchée. D'ici peu, son corps sombrerait dans un sommeil profond et sans rêve, prêt à être cueilli par les uniformes du ministère.

L'Eko de chair n'avait donc plus aucune défense. Cette fois, elle ne pourrait s'opposer à leur fusion. Voilà l'occasion ultime de regagner son corps, avant qu'Eko ne se désagrège pour de bon dans l'éther de plus en plus sombre autour d'elle.

Oui, mais...

Son bras déjà levé s'immobilisa à mi-chemin. Elle risqua un regard par-dessus les ventilateurs des clims, du côté de la porte de service. Les planeurs y étaient toujours coincés, mais des silhouettes trop nombreuses s'activaient derrière. Ils ne renonceraient pas.

Son attention revint à son enveloppe presque endormie.

Soit elle se laissait mourir ici, dans le plan astral. Une fin muette, sans douleur, sans cri. Avec l'espoir que Towan sauve son alter ego, et que son double continue son œuvre pour elle, aussi bien qu'elle, exactement comme elle.

Soit elle regagnait son corps, sans en connaître les conséquences. Peut-être allait-elle se frire la cervelle. Peut-être redonnerait-elle à ses nerfs assez d'énergie pour lutter contre les anesthésiants que charriaient ses veines. Un pari risqué où, si elle échouait, si le ministère la capturait, elle aurait le droit à une tout autre fin. Avec une mort lente, beaucoup de sang, de tortures et de hurlements.

Elle se surprit avec un sourire amer à souhaiter que les dieux existent, pour pouvoir les prier, et finit par hausser les épaules. Si ces années de survie lui avaient appris une chose, c'était de savoir quand tenter sa chance.

Sa paume toucha la peau livide de son front. Elle eut l'impression de tomber de tous les côtés à la fois, de s'ouvrir et de rapetisser comme une fleur qui se fane. Sa poitrine se vida jusqu'à la dernière goutte d'air d'un souffle sifflant, qui mourut en un silence absolu quand un cocon de nuit noire se referma sur elle.

Puis éclata. Sa peau était gelée, ses poumons en feu, son dos perclus de douleur, son cœur affolé sous sa cage thoracique. Le souvenir jamais vécu de trois seringues enfonçant leur acier dans ses chairs trancha son esprit engivré comme un brise-glace, puis sombra dans le maelström brûlant de sa mémoire recomposée.

Elle était surtout réveillée. Pari gagné, la fusion avait eu raison du poison.

Au fond de son crâne, elle devina s'estomper le lien qu'elle avait tissé avec les cerveaux pilotes et leurs bombes à grenaille. Si elle voulait profiter de cet atout, c'était maintenant ou jamais.

Le souffle chaud sur ses joues lui rappela le confort de leur planque, tandis que des bouts de ferraille volaient au-dessus d'elle, emportés par l'explosion.

La neige crissa à ses côtés. Towan se pencha vers elle pour lui tendre la main, un regard inquiet et perdu vers la porte de service. Elle attrapa son bras avec vigueur et se releva d'un bond. Elle lui expliquerait tout ça plus tard, en sécurité.

— Ça ira ? demanda-t-il d'une voix incertaine, lui offrant une section de câble lisse noué en guise de poulie.

Pour toute réponse, elle hocha la tête et se dégagea quand il voulut l'aider à gagner le rebord. La tresse de fibres optiques descendait brutalement vers le bâtiment voisin. Une tyrolienne improvisée, le chemin des funambules ; elle avait l'habitude.

Eko passa la courroie sur le cordon et la saisit à deux mains. Elle jeta un dernier regard par-dessus son épaule : la neige s'infiltrait par la déchirure béante de la sortie explosée, un néon défectueux clignotant derrière l'encadrement. Personne n'avait encore franchi les débris torturés de la porte métallique.

Elle se jeta dans le vide, pieds en avant, prête à atterrir sur l'autre toit. La tête rentrée dans son col, le vent fila sur ses joues et lui arracha quelques larmes gelées. Ses lèvres s'ouvrirent sur un rire sans réserve, insouciante à l'air trop froid.

Jamais elle n'avait été aussi heureuse à l'idée de retrouver bientôt la chaleur de leur refuge.

EkoLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant