Un écho perdu dans le plan astral

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L'impression de basculer en arrière l'avait bien traversée, mais, quand elle rouvrit les yeux, Eko se tenait toujours en bas de la cage d'escalier, noyée dans l'éther.

Le stress remonta en elle d'un coup, comme une bulle d'acide. Sans gorge à serrer, sans cœur à presser, il rongea ses pensées. Ce n'était pas le moment pour une telle merde. Elle avait plus urgent à faire que de revenir pas à pas jusqu'à son corps. Chaque seconde comptait.

Ses pieds glissèrent au-dessus du sol et elle fila le long des corridors. La porte des toilettes s'ouvrit devant elle : Towan en sortit, suivi d'Eko. Suivi d'elle-même.

Elle s'immobilisa brutalement, stupéfiée, le regard gelé sur son corps qui s'en allait, le bandeau noir retombé autour du cou comme un foulard. Comment était-ce possible ? Elle n'avait senti aucun autre esprit dans les parages, alors qui avait pris possession de sa chair ? Le ministère embauchait-il des traîtres pour les posséder et infiltrer leur résistance ?

Le hacker et la chamane la traversèrent et continuèrent leur chemin. Eko les rattrapa d'un bond, ne sachant que faire ensuite. Elle ignorait combien de temps il lui restait. Sans doute fallait-il d'abord prévenir Towan, qu'il se méfie de son double, qu'il tâche de l'aider.

Elle devait pouvoir communiquer avec lui par l'écran de sa montre numérique. Elle brouilla l'affichage, dessina sur ses pixels des vagues de bruit blanc, mais son ami ne remarqua rien. Il ne cessait de se retourner et jetait des regards aux angles des couloirs, trop occupé à guetter la moindre patrouille imprévue.

— Voilà l'issue, elle doit toujours être déverrouillée.

Eko trembla au son de sa propre voix où elle ne sut se reconnaître. Et puis, surtout, comment le sorcier ou l'esprit qui la doublait pouvait être au courant de ça ?

Ils ouvrirent la porte blindée tandis qu'elle parasitait l'écran du digicode, là encore en vain, sans accrocher le regard de Towan. De l'autre côté, la fausse Eko ferma les yeux, les paumes à plat sur les paupières. Eko savait ce qu'elle faisait, elle aurait fait la même chose : elle vérifiait une dernière fois les alentours.

— La voie est toujours libre ? demanda Towan qui verrouillait derrière eux.

L'Eko de chair hésita, le visage crispé, comme à l'écoute d'un murmure lointain, puis elle renfila son bandeau, la mâchoire serrée.

— Il y a quelque chose qui gravite autour de nous. Attends...

— Bordel, c'est pas le moment. Si on nous chope ici, on est morts.

La fausse Eko ne l'écouta pas ; elle avait senti la présence de la vraie. Eko se campa face à elle et se concentra. Sitôt le troisième œil ouvert à l'astral, il lui faudrait frapper vite et fort, par surprise.

Au-dessus du bandeau, au milieu du front, l'œil s'ouvrit, lumineux, fendu de haut en bas. Eko croisa son regard et, immobile, le reconnut aussitôt.

C'était comme contempler sa propre âme dans un miroir.

— Eko ? hésita-t-elle, ne sachant comment s'appeler soi-même.

— Eko ? répondit avec le même ton son alter ego.

De longues secondes s'écoulèrent où elles s'examinèrent l'une l'autre. L'impensable finit par s'imposer : c'était deux fois un esprit identique.

— Comment est-ce possible ? demanda l'autre. D'où tu viens ?

— Mais je sors de nulle part. Enfin, si, de toi – de moi ! Je me suis projetée depuis les toilettes, et au moment de revenir dans mon corps, ça n'a pas marché, c'est tout.

— Ah si, ça a marché. C'est ce que j'ai fait en tout cas.

Les deux chamanes échangèrent un regard interdit. Avaient-elles entendu parler de dédoublement auparavant ? Et surtout, qu'est-ce qui aurait pu causer ça ?

Eko observa la veste de cuir en même temps que son alter ego sortait de sa poche le flacon blanc. Overdose d'oniroxine. Une projection plus stable, plus cohérente. Trop, en fin de compte.

Aucune ne chercha à expliquer ce qu'elle avait compris. L'autre avait fait les mêmes déductions en même temps, c'était certain.

— Bon, assez parlé, je sais pas combien de temps je peux encore tenir dans l'astral, alors tu me laisses regagner mon corps ?

L'Eko de chair recula d'un pas, les paumes tendues en signe de défense.

— Hé, tu es déjà dans ce corps, okay ? Y'a pas de place pour deux. Et puis, on a pas idée de quelles conséquences ça pourrait avoir sur ma cervelle, c'est trop dangereux.

Elle avait raison : elles ignoraient les effets possibles d'une telle fusion. Pourtant, Eko refusa de capituler. D'ici quelques minutes, elle se dissoudrait dans l'éther et elle ne voulait pas de ça. Son seul espoir de trouver un plan de survie était de sonder son alter ego, mais elle se savait trop butée pour se laisser faire. Sans prévenir, Eko tendit les doigts vers le troisième œil et tenta de le toucher.

L'onde de choc en retour la rejeta vers la porte.

— Désolé, grogna l'Eko de chair, mais je suis un peu trop occupée pour ce genre de jeux, là.

L'éther autour de sa silhouette fumait comme une pierre incandescente plongée dans l'eau froide. Eko grimaça en comprenant qu'elle ne pouvait pas s'imposer ; à âmes égales, celle qui avait un corps où puiser de l'énergie détenait l'avantage.

— Je sais pas ce que tu fous, mais faut qu'on se casse. Maintenant !

La voix de Towan perça les aigus. Il attrapa l'Eko de chair par le bras et la tira vers les premières marches de l'escalier.

Eko ne les suivit pas. Elle écouta, devina l'éther vibrer et se fendre au loin et comprit la peur de Towan. Des bots approchaient, d'un pas trop rapide pour laisser croire qu'ils étaient en simple patrouille. Ils venaient pour eux.

Elle ferma les yeux pour retrouver un peu de calme, juste une seconde, le temps de réfléchir. Si elle tentait quoi que ce soit sur son double maintenant, elle risquait de leur faire perdre le peu d'avance qu'ils avaient sur leurs poursuivants. Malgré l'urgence, il lui fallait attendre.

Sa seule chance restait de les rejoindre sur le toit. Elle aviserait alors.

EkoLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant